17 œuvres emblématiques des années Trump

Jacky Goldberg, Yann Perreau
·4 min de lecture

Un vieil adage veut que pire est l’environnement politique, meilleurs sont les arts - en réaction. C’est ainsi que sous Thatcher se sont écrites certaines des plus belles pages du rock anglais (punk, cold wave, new wave, jangle pop, C86…) , tandis que les années 69-74, sous Nixon, ont été celles d’une effervescence artistique extraordinaire (impossible de tout citer, de la protest soul au Nouvel Hollywood).

Qu’en fut-il sous Trump ? Difficile de trancher, entre l’indéniable foisonnement artistique précédemment décrit dans ce dossier spécial, les lapalissades politiquement correctes des films, œuvres ou livres “à thème” (peut-on, encore, outre-Atlantique, créer une œuvre d’art qui n’ait pas un “message à faire passer” ?), les méfaits de la “cancel culture”... Les grandes revendications ont, sous cette présidence pas comme les autres, donné le meilleur comme le pire en matière de création artistique. Retour chronologique sur quelques œuvres emblématiques, dans tous les domaines, des années Trump.

2017-2019 : L’insurrection qui vient

1) Split & Glass : une société schizée et surveillée

Il est des œuvres qui parviennent à saisir l’air du temps sans avoir besoin de le formuler noir sur blanc. Le zeitgeist s’y diffuse simplement, naturellement, dans chaque photogramme, dans chaque page, dans chaque note, sans tambour ni trompette. A cet égard, Split et Glass de M. Night Shyamalan sont deux grands films politiques qui ne parlent pas de politique. Deux radiographies de l’Amérique de Trump parmi les plus saisissantes et stimulantes qu’on ait vu ces quatre dernières années, sans faire de référence à Trump. Sorti en février 2017, juste après l’investiture (donc conçu bien avant l’élection, qu’il ne pouvait prévoir), Split nous frappa instantanément par son actualité : à travers l’histoire du kidnapping et de la séquestration de trois jeunes filles par un psychopathe souffrant d’un syndrome de personnalité multiple, le film racontait, en sous-texte, l’émergence d’un homme nouveau, d’une bête immonde née d’un ventre toujours fécond.

Cette colère sourde qui venait, dans la stupeur générale, de porter au pouvoir un dangereux démagogue que l’on ne s’autorisait alors pas encore à nommer fasciste, faisait écho à la colère des “broken” de Shyamalan. Il y avait là l’idée d’une blessure profonde qui ressurgissait : d’abord, sous la forme d’une schize mentale (les 22 personnalités cohabitant dans le cerveau de Kevin), puis d’un monstre surpuissant (la 23e personnalité : the Beast). Cet esprit splité, dont les différentes parties sont sous la coupe réglée d’une brute épaisse alliée à un menteur pathologique, c’est en quelque sorte l’Amérique d’aujourd’hui, où les différents blocs psychiques sont hermétiques les uns aux autres.

Sorti deux ans plus tard, Glass suivait le même horizon politique gazeux, en s’intéressant, cette fois, aux nouvelles technologies de surveillance, et à leur possible retournement pour en faire des outils de libération populaire - ou de débordement populiste, c’était toute l'ambiguïté, captivante, que Shyamalan ne tranchait pas. Le devenir super-héros de tout un chacun est-il un ferment révolutionnaire ou une impasse réactionnaire ? Vous avez deux fois deux heures.

2) Colson Whitehead, “le conteur de l’Amérique”

Impossible de choisir entre les deux. Le premier, Underground Railroad, avait ouvert le mandat Trump par une note d’espoir. L’histoire extraordinaire de ce réseau clandestin qui permit, à la fin de l’esclavage, de faire passer les premiers affranchis du Sud vers le Nord, apportait l’antidote à l’élection qui nous permettait de croire encore aux Etats-Unis. Le second, Nickel Boys, prolonge son exploration de l’histoire raciste des Etats-Unis à travers une histoire sordide : le scandale de la Dozier School for Boys, institution de l’Etat de Floride fermée à la suite d’accusations de tortures et de meurtres révélées par d’anciens pensionnaires survivants. Deux prix Pulitzer, par le romancier le plus emblématique de ces années 2016-2020, successeur désigné de Toni Morrison, résumé en cette formule, sur sa couverture, par le Time magazine : “Le Conteur de l’Amérique.”

Underground Railroad et Nickel Boys, de Colson Whitehead, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé, (éd. Albin Michel)

Retrouvez tous les épisodes de notre série “La Culture contre Trump” :

>> Episode 1 : Quel rapport Donald Trump a-t-il à la culture ?

>> Episode 2 : Comment la “Trump culture” a envahi l'Amérique

>> Episode 3 : Comment les artistes US se mobilisent contre Donald Trump

3) Get Out, Atlanta, Black Panther : la “black Renaissance”

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