Albert Camus, «L’Étranger» ou l’écrivain algérien?

AFP

Soixante-ans après la déclaration de l’indépendance de l’Algérie, Albert Camus, Prix Nobel de littérature en 1957, né à Mondovi (aujourd’hui Dréan), est-il considéré comme un écrivain algérien à part entière ou un étranger ? Le débat a souvent passionné les intellectuels des deux côtés de la mer Méditerranée.

À travers son œuvre et ses discours, Albert Camus a toujours souligné son lien fidèle à sa terre natale, l’Algérie. Mais Camus est mort en 1960, deux années avant que l'Algérie ne déclare son indépendance. Personne ne peut dire quelle aurait été sa réaction. « Je dois à l'Algérie non seulement mes leçons de bonheur, mais, et ce ne sont pas les moindres dans une vie d'homme, je lui dois mes leçons de souffrance et de malheur », disait le Prix Nobel de littérature 1957.

« Je suis toujours partisan d’une Algérie juste »

Camus, homme de gauche modéré, a toujours revendiqué une appartenance très fusionnelle à l'Algérie, mais la période de la décolonisation va mettre en question cette relation. Orphelin de père depuis son plus jeune âge, le gamin de Belcourt [quartier populaire d’Alger, désormais appelé Belouizdad, NDLR], dont la mère était une femme de ménage illettrée, déclarait en décembre 1957 à Stockholm face à des étudiants : « J’ai été et je suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité. J’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au peuple algérien et lui accorder un régime pleinement démocratique. » Et d'ajouter : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger, par exemple, et qui, un jour, peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Cette dernière phrase ne passera pas.

Dès lors, Camus sera sur la sellette aux yeux des résistants du FLN. Contrairement à d'autres intellectuels européens qui soutenaient leur combat comme Germaine Tillion, Frantz Fanon, ou encore Jean Genet, il sera rejeté par les nationalistes algériens au moment de la guerre d’Algérie. Paradoxe, l’écrivain a toujours dénoncé le sort des Algériens durant la colonisation.

Dès 1939, Camus décrit dans une série d'articles de l'Alger républicain, intitulé « Misère de la Kabylie », la misère économique de cette population, principalement des montagnes, et dénonce « le mépris général où le colon tient le malheureux peuple de ce pays ». Plus tard, ce sont les événements de Sétif en 1945 et la torture de l’armée française que le journaliste de Combat dénonce. Mais si le journaliste Camus évoque un système colonial inique et générateur d’injustices, il ne revendique pas frontalement l’idée d’une indépendance pour le peuple algérien.

« C’est notre seul prix Nobel »

Et c’est pourquoi, des décennies après sa mort, Camus suscite encore des controverses entre intellectuels des deux rives de la Méditerranée. « On a souvent reproché à Albert Camus l’absence du peuple algérien qu’il côtoyait. Dans ses textes de fictions et particulièrement dans L’Étranger et dans La Peste, qui se situaient l’un à Alger, l’autre à Oran, on constate que les Arabes sont absents. Cela a été retenu à charge contre Camus, disant qu'il niait leur existence. Mais si on veut essayer de comprendre la présence fugitive des Algériens, il faut se poser la question de la réalité de cette époque. Les Algériens et les Français se côtoyaient, mais il y avait une frontière entre eux. Les textes de Camus correspondent exactement à ce qui se passait à ce moment-là », explique l’écrivaine algérienne Maïssa Bey dans L’Obs en 2009. Rejeté dans un premier temps par les intellectuels algériens de l’époque, Camus est ensuite réintégré par la nouvelle génération, comme l'ont fait Yasmina Khadra, Boualem Sansal ou Kamel Daoud.

« Camus était un homme loyal, souligne aussi Yasmina Khadra dans L’Obs. Mais à aucun moment, les Algériens n’ont réussi à situer Camus. Quand il écrivait dans la presse, il était hésitant. Il s’engageait, puis se rétractait, puis revenait… C’était quelqu’un qui n’arrivait pas à choisir. Il s’accrochait à cette Algérie comme un naufragé à son épave. Il n’avait qu’un seul rivage : que ce pays reste ce qu’il a toujours été pour lui. Il aimait atrocement ce pays. Et il était prêt à tous les sacrifices. Et jusqu’à sacrifier son âme pour son Algérie à lui. J’ai toujours dit qu’on ne devait jamais impliquer un écrivain ailleurs que dans son texte. Camus, quand il écrit, c’est une divinité. On continue de l’aimer. C’est un immense écrivain du patrimoine algérien. C’est notre seul Prix Nobel. »

Les reproches de Kateb Yacine

De son côté, Boualem Sansal avance : « On lui a reproché sa discrétion sur le peuple algérien, de ne pas avoir exprimé son empathie d'une manière plus nette, plus directe. Et je pense qu'il a fait ce choix à cause d'un sentiment de culpabilité. Camus était dans le déchirement. Il observait une situation de colonisation qu'il dénonçait. À l'époque, l'état d'urgence était d'une complexité incroyable. Tout le monde se posait des questions, même Camus. Et il fallait faire attention à ce qui se disait. Moi qui vis en Algérie aujourd'hui, j'ai les mêmes réticences à prendre la parole en public. Sans doute par peur de heurter les sensibilités. Aimé par les uns, détesté par les autres, Camus était dans une situation qui l'obligeait à modérer ses propos. »

De cette époque, il reste évidemment les passes d’armes avec Kateb Yacine. Les deux écrivains ont adhéré au Parti communiste algérien et ont écrit dans les colonnes d’Alger républicain. Si les engagements politiques des deux hommes sont incontestablement proches, Kateb Yacine est pour la libération du pays alors que Camus soutient, lui, une Algérie française « juste » avec tous ses « enfants ». Sur le plan des idées et de l’engagement politique, Kateb Yacine s’opposera à Camus à partir de 1956-1957. « Je préfère la violence créatrice de Faulkner au moralisme de Camus. Dans les romans de Camus, il n’y a pas d’Algériens. Dans Lumière d’août, le héros, Christmas, est un nègre. Pourtant, Camus et Faulkner étaient tous deux dans une situation fausse vis-à-vis du pays où ils vivaient. Mais Faulkner a crié. Il s’est débattu. II a fait vivre le peuple de son pays et sa haine des Noirs n’est pas si loin de l’amour. Rien de tel chez Camus et c’est bien dommage », écrira Kateb Yacine dans une lettre à un étudiant en 1968.

« Camus a reçu beaucoup de reproches pour avoir éludé la question de l’indépendance. On peut imaginer que s’il avait connu l’indépendance, il aurait aimé. On ne le saura jamais. Je le vois surtout comme un écrivain d’Alger, une ville méditerranéenne cosmopolite. Même quand il est parti, il pensait tout le temps à Alger. Cette ville est restée dans sa tête. Écrivain de l’Algérie française, écrivain qui a grandi en Algérie, on peut difficilement dissocier les deux termes. Évidemment, vu de l’étranger, quand il reçoit son prix Nobel, c’est un écrivain français. Quand il prononce son discours, il rend hommage à l’école de la République française », explique à RFI Hugues Honoré, responsable de la rubrique édition au sein du service culture de l'Agence France-Presse (AFP).

Une « réhabilitation du discours de l’Algérie française »

En 2010, cinquante années après la mort de Camus, des intellectuels algériens se sont opposés, à travers une pétition, au passage de la « Caravane Albert Camus », dans huit villes en Algérie. L’initiative de cet hommage venait du Centre culturel algérien à Paris.

Les signataires dénonçaient une « réhabilitation du discours de l’Algérie française » à travers les hommages rendus à l’auteur de L’Homme révolté. « Dès 1937 et jusqu’en 1939, Camus n’a cessé d’appeler à des mesures de charité pour couper l’herbe sous les pieds des nationalistes avec point d’orgue sa couverture du procès de Messali Hadj en 1939. En 1945, il s’est tu [allusion aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, le 8 mai 1945, NDLR] », accusaient les signataires.

« J'ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j'y ai puisé tout ce que je suis, et je n'ai séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent », écrivait Albert Camus.

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