Apichatpong Weerasethakul imagine le cinéma de demain

Rose Baldous
(NICOLAS ASFOURI / AFP)

Le réalisateur thaïlandais avait déjà adressé une première lettre aux cinéphiles le 5 avril dernier, retranscrite sur IndieWire, où il racontait, mêlant poésie et métaphysique comme à son habitude, la redécouverte d'un prunier trônant dans son jardin. Il revient cette fois avec des mots pleins d'espoir sur FilmKrant, imaginant le cinéma ultra-contemplatif du monde post-Covid19. Découvrez un extrait de sa lettre, remplie d'humour et de sagesse, ci-dessous :

"Ce matin, je pensais au mot "voyage", et à la façon dont nous l'utilisons. Quand nous étions jeunes en voyage, notre esprit agité nous incitait à répéter : "Est-ce qu'on est déjà arrivé ?", "Quand est-ce qu'on arrive ?" En vieillissant, nous avons prêté plus d'attention aux paysages qui défilaient. Nous avons observé les arbres, les maisons, les panneaux, les autres véhicules. Nous nous sommes entraînés à être calmes lors d'un voyage. Nous savions qu'il y avait une destination. (...)

Contrairement à un film, la destination de ce voyage Covid-19 est vague. Contrairement à un road trip, nous ne bougeons pas. La plupart d'entre nous restent chez eux. Nous regardons par nos fenêtres le même paysage et… nous continuons à chercher.

"Observer notre environnement"

Nous ressentons la vulnérabilité de notre esprit et de notre corps. Nous connaissons nos horloges - internes et externes. Ma routine matinale s'est établie. Je me souviens de chaque étape que j'effectue pour préparer le petit-déjeuner. Je me rappelle chaque direction qu'emprunte le soleil à l'extérieur à n'importe quel moment de la journée.

Pour préserver notre lucidité, certains d'entre nous ont adopté des techniques de méditation aiguës. Nous essayons d'observer notre environnement, nos émotions, nos actions, le temps, l'impermanence. Lorsque l'avenir est incertain, le maintenant devient précieux.

Ce matin, après le petit-déjeuner (une assiette de fruits, des céréales Weet-bix et deux œufs durs), j'ai imaginé un scénario. Peut-être que la situation actuelle engendrera un groupe de personnes qui ont développé une capacité à rester dans le moment présent plus longtemps que les autres. Ils peuvent regarder certaines choses pendant longtemps. Ils prospèrent dans une conscience aiguë du monde.

"Le cinéma du Maintenant"

Après avoir vaincu le virus, lorsque l'industrie du cinéma se réveillera de sa stupeur, ce nouveau groupe, en tant que cinéphiles, ne voudra pas faire le même voyage habituel de cinéma. Ils auront maîtrisé l'art de regarder ; chez les voisins, sur les toits, sur les écrans d'ordinateur. Ils se seront entraînés à travers d'innombrables appels vidéo avec des amis, à travers des dîners collectifs capturés avec ce même angle continu de la caméra. Ils ont besoin d'un cinéma plus proche de la vraie vie, en temps réel. Ils veulent le cinéma du "Maintenant" qui ne possède ni charges ni destination.

Ensuite, ils seront initiés aux films de Béla Tarr, Tsai Ming-Liang, Lucrecia Martel, peut-être Apichatpong et Pedro Costa, entre autres. Pendant un certain temps, ces cinéastes obscurs deviendraient millionnaires suite à une flambée des ventes de leurs films. Ils acquerraient des nouvelles lunettes de soleil et des troupes d'agents de sécurité. Ils achèteraient des hôtels particuliers, des voitures et des usines de cigarettes et cesseraient de faire des films. Mais bientôt le public accuserait ce lent cinéma d'être trop rapide. Des panneaux de protestation apparaîtront, indiquant : "Nous exigeons zéro histoire, aucun mouvement de caméra, aucune coupure, aucune musique, rien."

Un Manifeste du Cinéma Covid-19 (CCM) serait élaboré pour que le cinéma se libère de sa structure et de son propre voyage. Notre cinéma n'a pas de place pour les gratifications psychologiques. La destination perpétuelle est le public, les éclairés."

Le réalisateur pousse le fantasme jusqu'à imaginer un "Nothing Film Festival" où les spectateurs distraits devenus une minorité devraient mentir au quotidien et rentrer chez eux le soir pour enfin pouvoir crier. En attendant de savoir si la prophétie de Weerasethakul se réalisera, nous le retrouverons en Colombie, avec son prochain film Memoria avec Tilda Swinton qui devrait sortir cette année.

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Apichatpong Weerasethakul, un cinéaste de rêves