Cat Power en 1996 : “On attend beaucoup trop de moi”

JD Beauvallet
© Renaud Monfourny

“Quand j’étais petite, j’étais toute seule, je n’aimais pas me considérer comme une petite fille, je détestais la compagnie des autres. Je n’ai embrassé un garçon qu’à 15 ans – sa langue m’a donné envie de vomir. J’avais honte d’être vierge, je mentais aux garçons… Je passais ma vie à rêver, à me balader dans la nature. Dans la forêt derrière chez nous, je m’étais inventé un monde de rêve. Pendant des semaines, au bord de la rivière, j’ai arraché la mousse de chaque pierre pour en faire un gigantesque tapis au fond des bois, dans lequel je m’allongeais pendant des heures. Je me prenais pour la reine d’Angleterre, chassée par des bandits, sur la Lune…

“Mon seul ami était mon chien d’arrêt, je passais des heures avec lui dans sa niche. J’adorais écrire de petites histoires. Je me souviens d’une en particulier. L’histoire d’une petite fille emmurée vivante par son père dans une maison abandonnée au fond des bois. Son père – qui était alors pour elle le symbole même de l’amour – la poursuit avec une hache parce qu’elle a fait ses besoins sur le plancher. Et après plusieurs semaines, elle est tellement seule qu’elle en oublie comment parler. Là, elle réussit à casser la cuvette des toilettes et avec un gros éclat de céramique elle transperce l’œil de son père, lui crève le cerveau et le tue. Cette histoire, je l’aime bien, elle a un happy-end. Car la petite fille s’en sort bien.”

Le triomphe de MTV

Il faudra vingt minutes à Chan Marshall pour réciter, jusque dans ses détails les plus malades, cette histoire écrite à 12 ans – vite suivie de deux autres tout aussi effrayantes, où il ne sera question que de meurtre, d’odeurs corporelles, de vomi. Pour la première fois, on a franchement eu peur pendant une interview. Après quoi, la sauvage chanteuse de Cat Power reviendra enfin sur terre. Une terre amochée, cabossée par les doutes, où l’amour-propre ne pousse plus depuis des siècles. Un monde pas du tout fanfaron, loin des crâneries et provocations vermoulues des filles couillues dont l’Amérique s’est récemment entichée.

“Je vis un enfer : partout, je lis des articles encensant ma musique et je suis certaine que ces gens se trompent. On attend beaucoup trop de moi. Je suis sûre que ces journalistes font ces compliments pour être gentils, pour ne pas me blesser. Pourtant, qu’ils ne s’inquiètent pas : il n’y a aucun ego derrière mes chansons, ils peuvent taper. Je les écris uniquement pour moi. Je suis mon unique interlocuteur, je me purge.” Depuis que quelques filles se sont mises en colère jusqu’au sommet des charts, ont poussé de longues plaintes jusqu’au triple album de platine, pas facile d’être chanteuse-songwriter sans ambition en Amérique.

“Je suis seule dans ma chambre quand j’écris. Je ne cherche pas à choquer l’auditeur mais à résoudre mes problèmes. Ce n’est pas un jeu chez moi. Chez d’autres, peut-être. J’ai l’impression qu’Alanis Morissette est une star parce qu’on a décidé d’en faire une star. Ani DiFranco, Alanis Morissette, j’ai vraiment l’impression qu’elles se forcent à être méchantes, en colère. La rogne est leur créneau, la guitare est leur flingue. C’est le triomphe de MTV : les filles font vendre, il faut donc alimenter la machine en inventant de nouvelles têtes.”

“Nous sommes tellement habitués à voir des femmes vendre du dentifrice ou du chocolat dans les publicités que personne n’est choqué de les voir utilisées pour fourguer de la musique. Car, traditionnellement, les femmes ne sont pas rockeuses, elles sont là pour faire des enfants. Nous sommes des objets depuis des siècles, il faudra des années pour qu’on nous prenne au sérieux, qu’on nous reconnaisse en tant qu’artistes. Heureusement, une fille comme Madonna a accéléré le processus en abordant des thèmes inédits. Les filles de mon âge ont fredonné Like a Virgin quand elles étaient gosses : c’est normal qu’on écrive aujourd’hui des paroles si personnelles.”

“Soudain, des centaines de filles ont osé admettre des choses inavouables dans les années 1950 ou 1960. Toutes ces vieilles histoires cachées de viols, de violences sont remontées à la surface. On peut désormais le chanter. Mais si j’écris des chansons, ce n’est pas pour choquer. Uniquement pour crever des abcès, trouver un peu d’équilibre. Je ne suis pas une missionnaire en guerre contre les hommes, je ne cherche pas à trouver des solutions universelles. Si seulement j’en trouvais pour moi, ce serait déjà un miracle.”

Une enfance passée avec une mère alcoolique

Un miracle espéré depuis ses 17 ans, quand Chan Marshall cesse une bonne fois pour toutes de croire que la famille est autre chose qu’une maladie sexuellement transmissible. Après un désastre du côté maternel, c’est son père – musicien – qui la jette cette fois-ci à la rue. “Quand j’habitais chez ma mère, je fuguais sans arrêt. Je suis passée par douze écoles avant de rejoindre mon père, à 15 ans. Même s’il n’avait jamais été là pour m’élever, je l’avais placé sur un piédestal. A cette époque, j’étais un peu cinglée, je vivais repliée sur mes secrets…”

“Ça l’exaspérait, surtout que mes états d’âme bousillaient ma vie scolaire. J’étais tellement fatiguée par mes nuits blanches que je ne pouvais pas me concentrer en cours. Au bout de deux ans, il ne savait plus comment me parler. Pour lui, je n’étais qu’une petite fille, incapable de comprendre ce qui s’était passé dans ma vie. Il croyait que j’étais juste une paresseuse, une ratée. Il a fini par me jeter sans même me laisser parler.”

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