Déconfinement, Zara, canal Saint-Martin... Pourquoi il faut arrêter de culpabiliser les gens

Fanny Marlier
(THOMAS COEX / AFP)
(THOMAS COEX / AFP)

Si les règles sanitaires sont largement suivies par les Français·es, avec la crise sanitaire, politiques et médias pointent souvent des comportements du doigt. Des jugements culpabilisants qui font fi de toutes contraintes sociales, et ne remettent pas en question les discours des pouvoirs publics, selon le sociologue Denis Colombi.

Vous avez certainement vu passer ces images de berges parisiennes bondées ou de longues files d'attente devant des enseignes de prêt-à-porter ou de fast-foods. Peut-être vous ont-elles même indigné, révolté, et que vous vous êtes alors fendu d'un tweet pour dire le fond de votre pensée. Le lundi 11 mai 2020 a en effet marqué le premier jour du déconfinement et de la réouverture de la plupart des boutiques de vêtements... et donc par le retour des Français·es dans les rues. Seulement voilà, comme l'explique le sociologue Denis Colombi, auteur de Où va l’argent des pauvres (éd. Payot), ces comportements sont en réalité tout ce qu'il y a de plus rationnels face aux discours politiques de “pluralités des injonctions”. A contrario, selon lui, “le discours culpabilisant et humiliant peut, à l’inverse, avoir des effets pervers”.

Au premier jour du déconfinement, des images de files d’attente devant les magasins Zara ou les McDonald's ont suscité l’indignation sur les réseaux sociaux. Comment comprenez-vous ce mépris ?

Denis Colombi - Cela m’a fait penser à des questions sur lesquelles j’ai travaillé pour mon livre, Où va l’argent des pauvres, où j’aborde la question de l’indignation suscitée par l’usage que font les pauvres de leur argent. On entend beaucoup de discours sur le fait que les pauvres utilisent leur argent de façon déraisonnable, notamment en attachant des vêtements trop chers, des vêtements de marques, ou en allant dans des fast-foods.

A travers cette indignation morale autour des files d’attente devant ces enseignes, on retrouve un peu ce même processus où la réaction première est le jugement moral : ce serait “très mal” que des gens consomment des vêtements en cette période d’épidémie. Mais on ne cherche pas du tout à comprendre pourquoi elles font cela, on ne cherche pas la logique derrière, on les renvoie d’emblée dans l'irrationalité. La version de droite et la version de gauche se rejoignent au final dans ce refus de comprendre ce qui se passe. On accuse les gens d’être manipulés par le capital, la publicité, ou bien alors on les renvoie à une forme d'irrationalité selon laquelle ils seraient incapables de se contrôler.

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Tout cela ne permet pas de comprendre que, de fait, ils ont certainement de bonnes raisons d’agir comme ils le font. Les personnes pauvres qui se rendent chez McDonald's le font la plupart du temps pour faire plaisir aux enfants, en leur offrant ce dont ils ont envie tout en étant relativement accessible, en ne touchant qu’un peu au budget. Ici, on peut supposer que celles et ceux qui se sont rendus chez Zara lundi avaient le désir de retrouver une forme de normalité à travers cette consommation, après cette période de confinement contraint.

Si on adopte un autre discours, moins culpabilisant et davantage pédagogue sur l’organisation des entreprises et sur le déconfinement qui pose des problèmes, on aura quelque chose qui sera plus intéressant et audible. Si je peux me permettre une comparaison, c’est un peu comme lorsque le Pape propose de lutter contre le sida en prônant l’abstinence. Cela ne fonctionne pas. Il est primordial de créer un lien de confiance et de pédagogie avec les populations. Le discours culpabilisant et humiliant peut, à l’inverse, avoir des effets pervers.

Lundi 11 mai le canal Saint-Martin, à Paris, était également rempli de monde et Christophe Castaner pointait “l’irresponsabilité des comportements”. Ce discours pédagogique dont vous parlez a-t-il manqué selon vous ?

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