Derrière chaque féminicide, une même mécanique implacable

Pierre Nicolas L'Olive
“Le féminicide n’est provoqué ni par l’amour ou la folie, c’est un crime de propriété”, estime le documentaire de Lorraine de Foucher, diffusé sur France 2. (Photo: Ponomariova_Maria via Getty Images)

FEMMES - En 2019, 150 femmes ont été tuées par leur conjoint ou leur ex-compagnon en France. Face à ce problème de société, les journalistes du Monde ont créé une cellule d’investigation au sein de leur rédaction en analysant cinq cas de féminicides sous le format d’un documentaire. Réalisée par la journaliste Lorraine de Foucher, cette enquête est diffusée ce mardi 2 juin sur France 2 à 21h15.

Elles s’appelaient Hélène Bizieux, Marie-Alice Dibon, Lætitia Schmitt, Ana Galiyan et Sylvia Bouchet. En revenant sur l’histoire de ces femmes, le documentaire “Féminicides” a pour objectif de mettre en évidence un schéma criminel récurrent.

Il est question “d’apprendre à les détecter” pour prévenir de ce problème de société “qu’est l’étape ultime de la domination masculine.” Les limites du système au niveau judiciaire et de la gendarmerie sont, par conséquent, dépeints car “derrière un homme qui tue sa femme, c’est l’échec de toute une société”, explique le documentaire. 

Quelles sont les mécaniques qui reviennent le plus souvent dans un féminicide et pourquoi ? Selon le ministère de l’Intérieur, 40% des auteurs se suicident ou tentent de le faire après le meurtre tandis que l’Inspection générale de la justice estiment que 41 % des victimes avaient signalé des violences aux forces de l’ordre.

Interrogée par Le HuffPost, la psychanalyste et fondatrice de DH Conseil, Hélène Vecchiali, nous donne davantage de précisions sur l’état psychologique d’une personne pouvant commettre un féminicide. 

Contrôle et violence avant un féminicide

Ce que le documentaire indique comme élément important, c’est que “le contrôle est le meilleur indicateur d’un risque de féminicide.” Le conjoint ou l’ex-conjoint tente d’imposer sa domination dans un rapport de force constant. “Dans 90% des féminicides, il y a des antécédents de violence, de contrôle ou de traque”. 

Hélène Vecchiali explique que la relation qui précède le meurtre de la femme est généralement une relation parasitaire de “personne à objet” du point de vue de l’homme. Le documentaire précise bien que “le féminicide n’est provoqué ni par l’amour ou la folie, c’est un crime de propriété.”

Dans cette perception de relation personne à “objet”, 3 féminicides sur 4 sont commis pendant ou après la séparation. L’obsession morbide qui découle chez l’homme de sa relation l’amène à ressentir “une rage narcissique”. Terme inventé par le psychiatre américain Heinz Kohut en 1972, il s’agit d’une réaction à une blessure narcissique perçue comme menaçant l’estime de soi. Cela peut conduire à une dysrégulation des comportements. L’homme est donc amené à être “hors de lui” et “hors du temps” dans ses faits et gestes.

Si le chantage au suicide est un autre indicateur d’un risque de féminicide que le documentaire met en perspective, “40% des auteurs se suicident ou tentent de se suicider après le meurtre.” Pourquoi? 

Parmi différentes possibilités, Hélène Vecchiali indique que l’agresseur, en se suicidant, “veut passer du statut de coupable à victime”. 

La femme, considérée comme objet servant à combler un manque affectif, incarnait la source d’un lien fusionnel idéalisé. De sa disparition résulte donc un vide impossible à combler de nouveau pour l’homme.  

Les limites du système judiciaire et des forces de l’ordre   

Au-delà du caractère toxique qu’il peut y avoir dans une relation précédant un féminicide, le documentaire met en exergue les limites à l’oeuvre de notre société pour prévenir ce problème. 

Si le documentaire estime que “la justice est à l’image de la société, elle peine encore à prendre la pleine mesure des féminicides”, il est important de savoir que “41% des victimes avaient signalé des violences aux forces de l’ordre.”

Parmi les plaintes déposées par des femmes victimes de violence, “29%  ne sont jamais communiquées au procureur de la République” tandis que “30% des acteurs avaient déjà été condamnés pour des faits de violences.”

Enfin,“80% des plaintes communiquées à la justice sont classées sans suite.” Or Hélène Vecchiali estime que pour prévenir ce problème, il est important de “prendre en charge ces hommes grandement malades”.

Toutefois, lorsqu’une femme dépose une plainte pour un fait de violence à la gendarmerie, il est aussi “indispensable de les accompagner d’une thérapie”.  Il ne faut pas les aider que sur le plan physique mais aussi prendre en compte “l’ordre psychique”.

Certaines femmes retournent dans leur relation toxique car elles pensent pouvoir sauver leur partenaire après avoir subi des violences. En faisant cela, ces ”âmes de sauveuses” mettent leur vie en péril, estime la psychanalyste qui a écrit “Le Silence Des Femmes”.  

Retrouvez cet article sur le Huffington Post

Ce contenu peut également vous intéresser :