Disparition de Florian Schneider : Kraftwerk perd sa voix

François Moreau
© Laura Levine/Corbis/Getty Images

L’annonce, le 6 mai dernier, de la mort de Florian Schneider – cofondateur de la formation allemande Kraftwerk – a d’abord suscité la méprise : non, a priori, la grande tournée du groupe pionnier de la musique pop électronique qui devait se tenir cette année, avant d’être reportée à 2021 pour cause de pandémie mondiale, ne devrait pas être remise en question, Schneider ayant quitté “la centrale électrique” en 2009. Puis, dans un second temps, elle a soulevé un paradoxe : un robot peut-il mourir ?

Né le 7 avril 1947, dans la petite commune d’Ohningen (région de Bade-Wurtemberg), Florian Schneider-Esleben laisse derrière lui une œuvre gigantesque, matrice de toutes les révolutions électroniques et esthétiques survenues dans la musique depuis la sortie de l’album Autobahn, en 1974 : “Florian résume assez bien le côté atypique de Kraftwerk. Il est issu d’une famille d’intellectuels allemands, c’est un musicien accompli, passionné de technologie, ayant étudié la flûte et le violon, et c’est un baby-boomer qui, de l’autre côté de la frontière, est en quête des temps nouveaux”, nous confie Jean-Michel Jarre.

Inventer la Ruhr

Formé à l’école de Düsseldorf, dans la région de la Ruhr – l’un des principaux bassins industriels d’Europe –, Schneider, fils d’architecte, fait la connaissance de Ralf Hütter en 1968. Les deux étudiants fréquentent le conservatoire d’une ville dont les paysages modernistes et la formidable énergie créatrice, alimentée par le va-et-vient rutilant des usines, vont servir de toile de fond aux expérimentations technologiques et musicales de ce duo (bientôt quatuor) devenu iconique. Cela se fera d’abord par l’entremise de la musique improvisée, au sein du quintette Organisation.

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Un album, Tone Float, estampillé “kraut” par la presse anglaise (cette tendance à consigner tous les groupes made in Germany dans une catégorie unique) est mis en boîte en 1970 par l’inénarrable Conny Plank, producteur allemand phare de l’époque aux faux airs de gourou new age.

Les fondations de Kraftwerk sont posées, même si le son qui fera le succès du groupe n’en est qu’à ses balbutiements. Des archives vidéos de 1970, montrant la “centrale” de Düsseldorf lancée à toute berzingue dans des cavalcades improvisées pour le show télévisé Rockpalast, témoignent de l’équilibre à géométrie variable d’une formation qui n’a toujours pas opéré sa mue robotique et de la capacité du jeune public allemand, sensible depuis longtemps aux embardées psychédéliques du rock anglais, à entrer en transe sur une musique qui tend de plus en plus à s’affranchir de cette influence.

Le groupe joue alors avec un batteur, Klaus Dinger, cofondateur un an plus tard du binôme Neu! aux côtés du guitariste Michael Rother. Ralf Hütter, avec ses allures de Guy-Manuel de Homem-Christo pré-Homework, se cache derrière des orgues électroniques, tandis que Florian Schneider souffle dans une flûte traversière – la même qui viendra illuminer Morgenspaziergang, ultime piste de l’album Autobahn. A l’occasion de cette émission, Ralf et Florian retrouvent une autre clique de pionniers, Can, que les deux futurs robots avaient l’habitude de côtoyer à Cologne dès 1968 pour des sessions d’improvisation.

Quelques mois plus tard, en 1971, c’est encore un autre line-up que l’on croise sur le plateau du célèbre show télé allemand Beat-Club. Sans Ralf Hütter, mais avec Klaus Dinger et Michael Rother à la guitare, Florian Schneider y interprète Rückstoss-Gondoliere, extrait de l’album d’Organisation sorti l’année d’avant.

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