Dominique Méda : “Il nous faut adopter des modes de pensée radicalement nouveaux”

Fanny Marlier
(© Pascal GUYOT / AFP)

#OnResteOuvert : Fermons nos portes, pas nos esprits !

>> Episode 7 : Sandra Laugier : “Les ‘racailles’ ne sont pas du côté qu’on croit”

>> Episode 8 : Yves Citton : “Unissons-nous dans une opposition au néolibéralisme”

>> Episode 9 : Marie Toussaint : “Ce qu’il faut accomplir ressemble à une révolution”

La sociologue et philosophe Dominique Méda, directrice de l'Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (Irisso) à l'Université Paris-Dauphine, invite à repenser la reconnaissance et l'utilité des métiers du care (aide-soignante, infirmière, femme de ménage...). “Je pense que nos concitoyens supporteront encore moins bien qu'avant les inégalités de revenus si elles ne correspondent pas à des différences dans la qualité du service rendu à la société”, prévient-elle. Elle insiste également sur l'urgence d'une reconversion écologique, et préconise “la démocratisation de toutes nos institutions”.

Avez-vous l'impression de vivre un moment tout à fait inédit ?

Dominique Méda - Oui, bien sûr. Cette complète interdiction de sortir, ces libertés suspendues alors même que nos capacités de production restent intactes et que notre territoire n’est pas occupé, nous n'avons jamais connu cela. C'est complètement inédit et extrêmement surprenant, d'autant que la moitié du monde est concernée.

De nombreux métiers comme ceux du care (aide-soignante, infirmière, femme de ménage...), souvent invisibles jusqu'ici, sont désormais vitaux. En quoi cette crise sanitaire peut-elle contribuer à renverser la valeur et la hiérarchie sociale du travail ?

Une large partie de la société a pris conscience de l'importance de ces travailleurs en première ligne, les soignant·es mais aussi les personnels du care - qui ont continué à s'occuper des personnes âgées dépendantes en établissement ou à domicile, en constituant le seul fil qui les reliait à la vie -, mais également les caissières, les vigiles, bref tous ceux qui ont permis que nous continuions à (sur)vivre. Il s'agit d'emplois trop souvent déconsidérés - on les range souvent dans la catégorie "emplois non qualifiés" et, soudain, on découvre leur importance vitale. Maintenant que le déconfinement a eu lieu, et alors que les caisses de l'Etat sont vides et que les entreprises sont pour la plupart en mauvais point, va-t-on leur accorder des augmentations ? Rien n'est moins sûr.

Comme je l'imaginais, il y a plutôt eu une prime d'annoncée [pour les soignants des 40 départements les plus touchés par la crise, les aides à domicile dénonçant le fait d'être exclu·es de cette aide, ndlr], des discours, et cela va recommencer comme avant. Pourtant, les revendications des soignants, dans leur totalité, étaient légitimes. De même, les 830 000 équivalents temps plein (ETP) dont parle le récent rapport Libault consacré aux personnels qui travaillent auprès des personnes âgées dépendantes en établissement ou à domicile, et qui connaissent aussi des conditions de travail très dures et de très faibles rémunérations, doivent aussi de toute urgence être augmentées si nous voulons pouvoir recruter tous ceux dont nous aurons besoin avec le vieillissement de la population.

Donc oui, il faudra revaloriser leurs salaires, revoir leurs conditions de travail et organiser une forme de limitation des rémunérations exorbitantes qui sont sans lien avec l'utilité sociale. Je pense que nos concitoyens supporteront encore moins bien qu'avant les inégalités de revenus si elles ne correspondent pas à des différences dans la qualité du service rendu à la société.

Vous avez consacré un livre aux “nouveaux travailleurs des applis”. Ne pensez-vous pas le capitalisme numérique va sortir renforcé au détriment des conditions de travail des livreur·euses ?

Lire la suite...