Familles monoparentales : les nouvelles pauvres


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Familles monoparentales : les nouvelles pauvres

A 50 ans, Rose-Anne Vicari* croule sous les dettes. Ce matin-là, elle regarde la lettre d’avis d’expulsion pour loyers impayés, ne réfléchit plus, et décide d’agir. Elle raconte : « Quelque chose a explosé dans ma tête, j’étais vraiment arrivée au bout de la chaîne. Ma situation était intenable, et mon fils aussi était en train de basculer, il allait faire une bêtise ». Deux heures plus tard elle serre le poing sur une arme cachée dans son sac, suppliant sa buraliste de lui prêter de l’argent, reconnaissance de dette à l’appui. Avant même qu’elle ait osé dégainer, Mme Vicari, mère de deux enfants au bout du rouleau, est maîtrisée et arrêtée. Le procès retiendra un acte de désespoir, la condamnant à un an de prison avec sursis avec cinq ans de mise à l’épreuve.
Le fait divers met le doigt sur un problème de société pas nouveau mais démultiplié par la crise économique : la précarisation des familles monoparentales. La vie familiale et la carrière de Rose-Anne sont pleines de ruptures, de trous et d’erreurs qu’elle confesse sans rechigner. Il n’empêche : la vie d’une mère avec ses deux enfants à charge n’est pas vivable lorsqu’on gagne 1200 Euros par mois. « C’est comme un nouvel esclavage, dit-elle, et je ne suis pas la seule concernée. On a honte d’être pauvre, on ne le dit pas, mais quand on se croise au supermarché, on entend les réflexions à la caisse sur le prix des produits, on prend les moins chers, on n’achète plus jamais de marque, mais c’est toujours trop cher. On renonce à offrir le moindre loisir à nos enfants, c’est insupportable. » Rose-Anne regrette, mais se demande si elle aurait pu faire autrement que de basculer dans l’illégalité. D’ailleurs, elle exerce aujourd’hui une activité illégale pour survivre – de la voyance par téléphone de chez elle-, et assume : « on peut toujours venir m’expliquer comment vivre avec 600 Euros par mois ! »

* Rose-Anne Vicari, « Un début de mois difficile, Itinéraire d’une maman braqueuse » (Max Milo).

Rose-Anne Vicari fait partie des 30% de familles monoparentales – famille composée d’un parent et d’au moins un enfant de moins de 25 ans- vivant avec moins de 950 euros par mois. Depuis 1968, le nombre de familles monoparentales a été multiplié par 2,5, soit 13,9% des familles françaises*. En cause, l’explosion du nombre de divorces, et l’éclatement de la famille traditionnelle. De plus en plus nombreuses, ces familles, constituées d’une mère et de son (ou ses) enfant(s) pour 85% d’entre elles, sont aussi de plus en plus pauvres : « La précarisation qui se développe depuis les années 90 touche davantage les familles monoparentales que les autres catégories de population », explique le sociologue Gérard Neyrand, auteur de « Monoparentalité précaire et femme sujet » (Erès). Rappelant que la séparation conflictuelle concerne encore 40% des divorces, le sociologue observe que « le soutien du père n’est pas toujours acquis, et que la fragilité psychologique s’ajoute aux problèmes d’ordre économique. » Quand un divorce est prononcé au tribunal, il n’est pas rare que les pensions alimentaires exigées restent lettre morte : 37% des courriers reçus par la fédération syndicale des familles monoparentales concernent des difficultés de recouvrement des pensions alimentaires…

Côté emploi, ces mères seules sont aussi en plus grande difficulté que les femmes vivant en couple : une mère de famille monoparentale sur deux est en emploi à temps complet. Elles sont moins diplômées : 23% ont un diplôme du supérieur contre 30% pour les mères de famille vivant en couple*. « La crise a fragilisé des emplois déjà précaires dans l’industrie, les services ou la grande distribution, souvent occupés par des femmes », note Patricia Augustin, secrétaire générale de la fédération syndicale des familles monoparentales. Pour Gérard Neyrand, « beaucoup de femmes en situation de séparation ne sont plus assez qualifiées pour le marché du travail actuel, exigeant en matière de mobilité et de diplômes ». Un besoin de formation criant que les pouvoirs publics commencent à peine à prendre en compte. En attendant, la plupart comptent sur la solidarité de proximité.

* Source : INSEE, « Les familles monoparentales, des difficultés à travailler et à se loger », Juin 2008.

Les associations de quartier sont de plus en plus nombreuses à chercher des solutions pour ces femmes aussi angoissées par leurs problèmes financiers que par leur isolement psychologique. Dans les épiceries solidaires, les mères seules représentent plus de la moitié de la clientèle. Ces espaces dédiés aux personnes à faibles revenus ne leur permettent pas seulement d’acheter du lait ou des conserves à 30% de leur valeur marchande, elles y trouvent des raisons de ne pas s’exclure. Pour Claire Salomon, employée d’une épicerie solidaire pendant huit ans, ces lieux répondent à un besoin actuel : « la précarité change de visage depuis quelques années. Nous voyons entrer des personnes qui ne sont pas installées dans la précarité, mais qui sont au bord, à la merci du moindre accident, et qui se sentent très seules. C’est une insécurité ressentie, une menace qui les angoisse. Ces femmes se retrouvent ici comme au café, elles se sentent écoutées. » L’Association Nationale de développement des épiceries solidaires (A.N.D.E.S) veut aussi que ces boutiques soient des lieux d’aide à la réinsertion : « lorsqu’un jeune enfant entre à l’école, une mère seule doit pouvoir se remobiliser pour trouver un emploi, explique Claire Salomon, et cela tient parfois à une discussion, une rencontre ou un coup de pouce pour faire garder les enfants pendant une formation… »

VOIR AUSSI : Familles monoparentales à Paris : L’interview d’Olga Trostiansky.

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