Florence Aubenas : “Il faut pouvoir répondre de ce que l’on écrit”

Jean-Marc Lalanne, Mathieu Dejean
·3 min de lecture
© Patrice Normand/éditions de l'Olivier
© Patrice Normand/éditions de l'Olivier

9 mars 1991. Dans le Théâtre des Champs-Elysées, parmi un parterre comprenant entre autres stars Gérard Depardieu, Sophia Loren, Vanessa Paradis, Jean Rochefort, Carole Bouquet…, un adolescent en smoking se lève, ivre de joie, et monte sur scène pour recevoir le César du meilleur espoir masculin. Il bafouille quelques mots de remerciement laconiques, mi-titubant, mi-hilare, devant des applaudissements nourris. C’est Gérald Thomassin, 15 ans, héros fébrile d’un très beau film de Jacques Doillon sorti trois mois plus tôt, Le Petit Criminel, et valant à son auteur un de ses plus vifs succès.

La suite de sa carrière est erratique mais rassemble quand même une vingtaine de films. Jusqu’à ce que le jeune homme, la trentaine passée, soit mêlé à un terrible fait-divers criminel, en 2008. Il est l’un des principaux suspects dans le meurtre par vingt-huit coups de couteau de Catherine Burgod, une employée de la poste de Montréal-la-Cluse, une petite ville dans l’Ain. Il sera incarcéré près de trois ans avant d’être remis en liberté et de disparaître de façon inexpliquée en 2019, alors qu’un faisceau de nouveaux éléments convergeaient pour l’innocenter, l’ADN d’un autre suspect ayant été identifié sur la scène du crime.

Dix ans après l’immense succès du Quai de Ouistreham, récit pour lequel elle s’était glissée durant plusieurs mois dans la peau d’une travailleuse précaire, Florence Aubenas livre un nouveau récit d’enquête en se plongeant dans toutes les ramifications de ce crime irrésolu.

Les lecteur·trices de Libération (où elle exerça de 1986 à 2006), puis de L’Obs et depuis 2012 du Monde connaissaient le très grand talent de reporter et d’enquêtrice de Florence Aubenas. De façon plus frappante encore que Le Quai de Ouistreham, L’Inconnu de la poste met en relief ses qualités d’écrivaine, son sens acéré de la dramaturgie, son impressionnante faculté à dessiner des lignes de vie qui s’entrecroisent et à en faire entendre les plus subtiles palpitations.

Mobilisant toutes les techniques romanesques au profit d’un récit non-fictionnel, elle parvient à figurer plusieurs mondes qui se télescopent (la machine judiciaire, le cinéma français, la France rurale, celle des laissé·es-pour-compte) et fait exister toute une communauté de personnes (on n’ose dire personnages) avec une délicatesse de trait et une profondeur d’incarnation inouïes. Elle nous raconte les années d’immersion dans cette histoire, les centaines d’heures d’interviews et la longue et complexe élaboration de ce livre bouleversant.

En amont de L’Inconnu de la poste, il y a un article pour M le magazine du Monde. Peux-tu nous raconter ta découverte de l’histoire ?

J’étais de permanence au journal Le Monde, comme ça m’arrive régulièrement. Nous avons reçu ce jour-là un appel de Marie de Laubier, ancienne directrice de casting de Jacques Doillon, qui voulait nous alerter. Elle m’a appris que le comédien Gérald Thomassin était accusé de meurtre, qu’elle était persuadée qu’il était innocent. C’était évidemment une intuition pure, liée au fait qu’elle le connaissait : elle n’avait absolument pas mis son nez dans le dossier. C’était en 2014. Gérald Thomassin était arrêté depuis un an. Et le meurtre avait eu lieu en 2008.

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