Frédéric Worms : “Il faut sortir de l’imprévu permanent et de la catastrophe annoncée”

Mathieu Dejean
·3 min de lecture
(Christophe Simon / AFP)
(Christophe Simon / AFP)

Une nouvelle fois, depuis le 30 octobre, nous voici confiné·es avec le sentiment tenace que chaque jour amène son lot de mauvaises nouvelles : les chiffres de l'épidémie, la perspective d'une prolongation de l'état d'urgence sanitaire, les attentats à répétition ou encore la catastrophe climatique - qui elle, ne s'est pas arrêtée. Dans cette conjoncture historique, alors que notre rapport au temps semble s'être figé dans l'immédiateté, le philosophe Frédéric Worms, professeur à l'École normale supérieure et membre du Comité consultatif national d'éthique, entrevoit des portes de sortie, et même une occasion à saisir. Celle de “construire un autre rapport au temps, en donnant un cadre précis et structuré à l’imprévu, en hiérarchisant les urgences, pour pouvoir agir dans le temps sans être obsédé par lui”. C'est la définition même de la politique, soutient l'auteur de Sidération et résistance (éd. Desclée de Brouwer, 2020) et de Pour un humanisme vital (éd. Odile Jacob, 2019). C'est pourquoi seule une “démocratie vitale” est capable de concilier les besoins parfois contradictoires de l'être humain, au-delà de l'unique urgence de la survie. Des besoins relationnels, culturels et amoureux qui ne sauraient se satisfaire de la société “sans contact” qui se dessine. Entretien.

En 2020, rien de ce qui était prévu ne semble avoir eu lieu normalement à cause de la pandémie de coronavirus. On est d’ailleurs sidéré par la rapidité avec laquelle cette année est passée. À votre avis, va-t-il falloir se faire à l’idée que, quelque part, nous sommes condamnés à “réagir”, à nous adapter à l’imprévu ?

Frédéric Worms - Il me semble en effet que l’année 2020 marquera une rupture historique, notamment (mais pas seulement) à cause du changement de notre rapport même à l’histoire et au temps. Au mois de mars encore, tout le monde ne le pensait pas. On disait : c’est une crise comme une autre, elle est surévaluée, la comparaison avec les guerres mondiales est surfaite, etc. C’est vrai. La comparaison avec ces guerres ne vaut pas, sauf sur un point justement : la rupture historique, qui va déterminer un avant et un après dans tous les domaines.

Mais cette rupture nous frappe tout à la fois par sa rapidité et par sa durée ! Les contemporains de “14” ont dû avoir le même sentiment en voyant arriver 15, 16, 17... Il faut s’imaginer ce qu’ils ont ressenti, nous le pouvons désormais : sidérante rapidité, sidérante durée, sidérante coupure. Mais quelle rupture ? Ne faisons pas comme au XXe siècle, n’attendons pas la tragique répétition de l’événement, et la seconde guerre ou crise mondiale cette fois, pour comprendre son sens ! Il y a aujourd’hui de l’imprévu, de l’inattendu, une surprise constante. Certes, mais son sens est clair, il apparaît aussi dans d’autres problèmes, dès maintenant.

Quel est le sens de cet événement selon vous ?

Au-delà de l’aspect temporel, il y a le danger premier, qui tient à notre condition de vivants, et à notre responsabilité politique face à elle. La seule manière de sortir aussi bien de l’imprévu permanent que de la catastrophe annoncée, c’est de penser ce que j’appelle le moment du vivant, qui a une épaisseur et un sens, et ne se réduit pas à la sidération.

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