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« France au revoir » : quand les objets du quotidien racontent les relations Afrique-France

Kiosque avec percolateurs de la marque italienne Gaggia, Ouagadougou, Burkina Faso, janvier 2019. P. Fornasetti, Fourni par l'auteur
Kiosque avec percolateurs de la marque italienne Gaggia, Ouagadougou, Burkina Faso, janvier 2019. P. Fornasetti, Fourni par l'auteur

« France au revoir ». Étonnamment, cette expression, courante en Côte d’Ivoire comme au Burkina Faso, ne signifie pas que la France doit être « reconduite à la frontière », contrairement à ce que le contexte actuel pourrait laisser entendre au vu des diverses crises qui secouent le continent.

Non sans ironie, elle traduit le point de vue de ces objets que, à Ouagadougou comme à Abidjan (Côte d’Ivoire), on appelle ainsi : « France au revoir ». Comme si ces objets pouvaient parler et adresser une salutation cordiale à la nation française… tout en quittant son sol.

« Derrière l’eau »

Voitures, télévisions, réfrigérateurs, vêtements, radios, machines à laver, ordinateurs, batteries… Achetés ou récupérés par la diaspora ouest-africaine en Europe, ces biens traversent les mers par container, atteignent les marchés puis les maisons, d’Afrique de l’Ouest. Une nouvelle vie commence alors : celle du « France au revoir ».

Or, malgré ce nouveau nom, leur provenance n’est que rarement française. Ils peuvent venir d’Italie, d’Allemagne, des Pays-Bas, de Belgique… voire de Singapour. La référence à la France est métonymique, elle est là pour désigner l’Europe, l’Occident : cet espace que le parler populaire ivoirien nomme « derrière l’eau », ou Bengué en nouchi (l’argot d’Abidjan).

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Mes interlocuteurs expliquent cette métonymie par le rôle que l’ancienne puissance coloniale a joué dans l’accès des Africains à certains produits. On pourrait alors penser que l’engouement ivoirien pour les « France au revoir » n’est que la trace d’un rapport de domination. On aurait tort. Cette idée n’a bien entendu pas manqué de circuler, notamment dans le sillage d’intellectuels anti-impérialistes comme les théoriciens de la « dépendance ».

D’après eux, l’importation ou l’imitation de styles de vie occidentaux serait la traduction idéologique de la dépendance économique des sociétés colonisées. On retrouve aujourd’hui cette idée dans certains usages de la notion de néo-colonialisme et dans le débat sur l’impact écologique du marché de seconde main en Afrique qui a contribué à la promulgation d’une loi très débattue en Côte d’Ivoire.

Pourtant, il est possible de penser autrement, en cessant, pour paraphraser Marshall Sahlins, de voir des Blancs derrière tout ce que font les Africains.

Made in France ?

Produits industriels, mais d’occasion, les « France au revoir » se distinguent notamment des produits dits « chinois » que l’on achète neufs. Objets prestigieux, la présence d’un label peut contribuer à les rendre attractifs même si, une fois achetés, ils exigent souvent d’être réparés ou adaptés. Vendus comme des produits de qualité à prix avantageux, on les trouve aussi bien dans les marchés populaires d’Abidjan que chez des revendeurs spécialisés.

Ici, le qualificatif français est globalement positif. Pourtant, lorsque je demande à mes interlocuteurs « Pourquoi le « France au revoir » est-il « français » ? », ils insistent à l’unanimité sur le rôle du colonisateur :

« C’est certainement en relation avec la colonie, le pays colonisateur. À l’époque, si t’es francophone d’Afrique, ta première référence est la France. Donc, tout ce qui venait de derrière l’eau était assimilé à ce qui vient de la France, peu importe la marque. » (Ancien enseignant, retraité, 220 logements, Adjamé, 11 janvier 2023)

La provenance géographique du « France au revoir » importe peu aux consommateurs. Le qualificatif français est, plutôt, associé à une forme d’authenticité qui prime sur l’aspect géographique :

« C’est parce que c’est des pièces d’origine, c’est pas de la contrefaçon, c’est solide. C’est plus solide même que les pièces que tu prends dans les magasins là. » (Assistant mécanicien I, 220 logements, Adjamé, 11 janvier 2023)

Ce qui intéresse les consommateurs n’est donc pas l’origine géographique des objets mais leur qualité d’usage, le fait qu’ils soient « costauds » ou « solides ». On est loin de la valorisation du produit du terroir, de la filière courte ou du « local » que nous voyons mise en avant partout en Europe (y compris dans la grande distribution). Si le « France au revoir » n’est pas « français » pour des raisons géographiques, cette appellation résulte peut-être de son histoire.

Les ancêtres du « France au revoir »

Les objets de provenance européenne ont une longue histoire en Afrique subsaharienne, qui remonte à une époque antérieure au partage colonial, au moins aux commerces induits par les deux traites : transsaharienne et atlantique. Ces circulations anciennes ne sont toutefois pas prises en compte par mes interlocuteurs ivoiriens dans leurs définitions du « France au revoir ».

D’après eux, les premiers dateraient de la fin de la période coloniale, de l’époque où la figure de l’« évolué », le fonctionnaire, ayant étudié à « l’école des Blancs » et recevant un salaire, représentait le modèle de la réussite personnelle. Les attributs de cette figure emblématique étaient alors ceux d’un style de vie à l’occidentale : voiture, radio, téléphone. Mais, là aussi, le label de « France au revoir » répondait souvent à des exigences concrètes, et non à une simple fascination pour l’Occident.

La voiture est, en effet, un des principaux ancêtres du « France au revoir ». Il y en a un autre, moins flamboyant, mais tout aussi important et omniprésent : la fripe, qui habille à présent une très large part de la population.

Si la voiture et la fripe sont pensées comme les deux principaux ancêtres des « France au revoir », l’une est un bien de prestige, l’autre pas. Dans les années 1960 et 1970, même achetée d’occasion et dans une ville comme Abidjan, la voiture était l’apanage de la minorité riche.

Ce n’est qu’à partir des années 1980 que le marché de l’automobile s’est démocratisé : l’importation par container de véhicules « France au revoir » alimente depuis le secteur des transports en commun d’Abidjan, malgré les politiques de douane restrictives adoptées par les pouvoirs publics. D’après mes interlocuteurs, c’est seulement après 1993, date du décès de Félix Houphouët-Boigny (« père » de la nation et protagoniste de la « françafrique », et avec l’arrivée au pouvoir d’Henri Konan Bédié (premier successeur d’Houphouët-Boigny et chantre de l’« ivoirité »), que les frais de douane ont baissé.

Des nouveaux modèles de réussite

Durant cette période de crise du secteur public, le modèle de l’« évolué » décline au profit d’une pluralité de figures de la réussite associées aux économies de la débrouille, du commerce et du secteur privé, mais aussi à l’arnaque, au risque et à la ruse, et confortées par le néolibéralisme triomphant. C’est dans cette conjoncture que l’accès à des biens anciennement de prestige comme la voiture se popularise :

« Avant, c’était quand tu étais vieux que tu pouvais avoir une voiture. Maintenant, c’est les « France au revoir » qui ont permis aux jeunes qui se débrouillent, aussi, de se payer une voiture. » (Assistant mécanicien I, 220 logements, Adjamé, 11 janvier 2023)

Dans les années 1980 et 1990, quand l’offre croît et se diversifie, le « France au revoir », jusque-là objet de prestige, devient un bien ordinaire. Pourtant, et c’est là une forme de détournement, l’ambiguïté du prestige du « France au revoir » est que celui-ci dérive, aussi, de son acquisition à bas prix. Parfois même, être propriétaire d’un « France au revoir » n’est pas nécessaire pour bénéficier de son aura, comme en témoigne l’usage d’objets « France au revoir » dans la photographie de studio, qui a pris son essor en Afrique de l’ouest depuis le début du XXe siècle.

Les « France au revoir » des ancêtres

Des années 1960 aux années 1980, de nombreux photographes de studio ont mis à la disposition de leurs clients des objets de la modernité occidentale pour enjoliver leurs portraits.

Cette pratique a été rendue célèbre à travers les œuvres de photographes réputés, et (re)découverts récemment par les Occidentaux, comme le Sénégalais Mama Casset, les Maliens Seydou Keita et Malik Sidibé, le Burkinabè Sory Sanlè ou le Ghanéen Philip Kwame Apagya.

Certains de leurs clichés montrent une personne bien habillée qui pose, debout, assise ou accroupie, avec une radio ou un téléphone en bakélite. Ailleurs, le sujet s’apprête à emprunter l’escalier d’un avion sur le point de décoller. D’autres poses immortalisent une ou deux personnes entourées d’un riche mobilier de salon à l’européenne avec des télés, des radios, voire des frigos, etc. En mettant en scène des voyages, des liens matériels à l’Occident, ces images donnent un visage nouveau aux Africains de tous bords.

En jouant avec les registres du cosmopolitisme et de l’appartenance, ces photos rappellent les « écritures africaines de soi » chères à Achille Mbembe. Mais pour populaires qu’elles soient auprès des Occidentaux, en Afrique elles sont aujourd’hui l’image d’une époque révolue qui, selon l’un de mes interlocuteurs abidjanais, fait « gaou », autrement dit plouc en nouchi.

Une filière organisée en autonomie

Les vendeurs au détail, les transitaires, les fournisseurs, les transporteurs et les expéditeurs forment un réseau qui connecte les classes populaires ivoiriennes et burkinabés à leurs diasporas en Europe, « à l’extérieur » comme ils le disent.

En outre, la diffusion des « France au revoir » est liée aux mobilités internes à l’Afrique. En témoigne l’étiquetage national ou ethnique qui accompagne les descriptions du réseau que font mes interlocuteurs, les principaux acteurs apparaissant comme étrangers. Les boutiquiers sont « Nigérians » ou « Igbos », les photographes de studio d’Adjame étaient aussi « Nigérians » mais « Anango » ; les revendeurs de pièces détachées sont « Guinéens », les transporteurs sur roues sont des « gens du nord ».

Depuis l’époque coloniale, cette catégorie floue désigne, dans le contexte spécifique de la Côte d’Ivoire, un ensemble de populations dites également Dioulas (et regroupant sommairement des sous-catégories, tout aussi floues, comme les Jolas, Senoufos, Malinkés, Bambaras, Mossis…) dont l’appartenance géographique se situerait à la fois dans la partie septentrionale du territoire de la Côte d’Ivoire et en dehors de celle-ci, au Mali, au Burkina Faso, au Sénégal.

Autrement dit, la diffusion des « France au revoir » n’est pas pensable en dehors des mobilités internes, régionales et internationales d’Africains.

La consommation de « France au revoir » permet ainsi aux classes populaires et moyennes ivoiriennes d’adopter des styles de vie à la fois ancrés dans le cosmopolitisme et régis par une logique propre.

Les modes d’approvisionnement, de distribution, de vente, ainsi que les critères de valorisation des « France au revoir » constituent des exemples d’autonomie face aux modèles du capitalisme occidental. Non seulement car la captation en Europe de ces marchandises est une figure inverse de l’extractivisme occidental, mais aussi parce qu’en tant qu’objets de détournements, de revalorisations et d’appropriations par des acteurs africains, les « France au revoir » sont la matérialisation même de cette autonomie. À rebours des hypothèses « dépendantistes », on retrouve ici cette « part sauvage » qui échappe au capitalisme occidental dont traite notamment le dernier numéro de Terrain.


Tous les extraits d’entretiens et les photos présentés dans ce billet ont été collectés à Abidjan en janvier 2023 et les toponymes mentionnés viennent préciser les quartiers ou les communes de collecte, au sein de l’agglomération abidjanaise. L’article a été co-publié en collaboration avec la revue Terrain.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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Clara Duterme et Ismaël Moya ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.