Fraternité, minimalisme, jeunesse : rencontre avec Stuart Moxham de Young Marble Giants

Rémi Boiteux
·3 min de lecture
Young Marble Giants © Andrew Tucker
Young Marble Giants © Andrew Tucker

La Nuit du Chasseur, L’Attrape-cœurs… L’art et la mythologie pop se voient parfois jalonnés d’œuvres uniques dans tous les sens du terme : un livre, un film, un disque marquant et puis le signataire (Charles Laughton ou J.D. Salinger pour les exemples cités) disparaît. Le film et le roman en question ont aussi pour point commun leur rapport à l’enfance. On pourrait sans forcer leur adjoindre Colossal Youth de Young Marble Giants.

Cet album, qui connaît aujourd’hui une nouvelle réédition à l’occasion des quarante ans de sa sortie, est à la fois un chef-d’œuvre sanctifié par une cohorte de prestigieux adorateurs et un objet évanescent auquel le groupe Young Marble Giants n’a donné aucune suite en son nom, disparaissant dans le brouillard de son aura rémanente. Là aussi, de jeunesse il est question, dans le nom du groupe comme dans le titre du disque : jeunesse accolée à un gigantisme (Giants ou Colossal) qui place le projet sous le signe de l’oxymore. Fragilité affichée (dès cette pulsation discrète qui ouvre le disque) et influence maximale, de Kurt Cobain à Dominique A, en passant par R.E.M. – fans du groupe gallois, les héros d’Athens ont fini par le citer nommément sur leur testament Collapse Into Now (2011).

Si la réédition ne propose pas de révélation inédite (tout ce qui a été enregistré par le groupe a déjà été précieusement collecté sur la réédition de 2007), on y trouvera une captation du concert au Hurrah de New York, un des hauts faits de cette année 1980 où tout, absolument tout, s’est joué pour le trio formé par Alison Statton – dont la voix délicate et détachée constitue l’âme du groupe – et les frères Moxham : Philip le bassiste (et, on le verra, éminence grise), Stuart le guitariste et principal architecte de la chose. C’est avec ce dernier que nous avons eu la chance d’échanger, découvrant à quel point le musicien a des choses à raconter sur cet album et la complexe période de sa vie qui lui est liée. Se replonger ensuite dans cet artefact post-punk décidément unique et justement célébré, c’est constater que Colossal Youth reste colossal, et toujours aussi jeune.

L’influence de Colossal Youth est-elle un phénomène dont vous avez pleinement conscience ?

Stuart Moxham - Ce qui est amusant, c’est qu’en général je n’arrive pas à ressentir cette trace dans la musique que nous sommes censés avoir influencée ! En tant que musicien et songwriter, je n’ai jamais rien accompli délibérément. C’est un flot de conscience qui vient des profondeurs, des rêves ou du quotidien, et moi je ne suis qu’un artisan au service des idées qui en surgissent. C’est une erreur très courante, inévitable, de considérer que l’artiste contrôle son œuvre dans les moindres détails. Comme s’il s’agissait de concevoir le design de la nouvelle bouteille de Coca, alors que c’est de nature radicalement différente, entièrement intuitive.

Il s’agit en fait de se faire le conducteur de ce qui vous traverse ?

Précisément. Il n’y a pas longtemps, j’étais dans un café qui passait BBC 6 Music et j’ai entendu ces quatre accords à l’orgue sur un titre récent dont j’ignorais l’existence et là, je me suis dit que ça ressemblait à Young Marble Giants. C’était la seule fois, en quarante ans, et je ne sais même pas qui c’était ! Depuis que j’ai trente ans, depuis que je suis marié et que j’ai des enfants, je me suis habitué à ne plus me tenir au courant de tout ce qui sort. Mais aujourd’hui, avec un divorce, une pandémie et Internet, je me remets à acheter et écouter de la musique.

De quoi votre musique à l’époque était-elle nourrie ?

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