Jean-Michel Jarre : “Il faut être optimiste par subversion”

Carole Boinet
© edda

#OnResteOuvert : Fermons nos portes, pas nos esprits !

Qu’avez-vous pensé des annonces d’Emmanuel Macron, notamment à propos des droits des intermittents prolongés d’un an, des commandes publiques à des créateur·trices de moins de 30 ans… ?

A chaud, je pense qu’il faut se féliciter d’être dans un pays où un chef de l’Etat parle de culture. Ça montre quand même que la culture y tient une place importante, ce qui n’est pas forcément le cas partout… Maintenant, il faudra voir comment ces annonces seront appliquées. La première chose à faire était d’alléger toutes les taxes, les impôts, les charges qui pèsent sur les plus précaires dans le domaine de la culture. Apparemment, c’est le chemin pris avec ce qui a été annoncé pour les intermittents. C'est plutôt pas mal. De plus, aider le secteur en recourant à des commandes publiques est une très bonne chose. En France, on parle beaucoup de la filière du cinéma qui est très bien organisée et aidée depuis le départ. On parle moins de la musique, et encore moins de la photo et des arts visuels, qui sont pourtant dans des situations encore plus précaires… Et encore moins des DJ qui parfois n'ont pas de statut… On a tendance à considérer l’Etat comme un Etat providence et le Président est dans son rôle quand il prolonge les droits des intermittents, passe des commandes. Mais les créateur·trices doivent réfléchir à autre chose.

Lors de cette période durant laquelle quatre milliards de personnes auront été bloquées chez elles, les activités se seront résumées à sortir pour se nourrir et consommer des films, de la musique, des livres, des séries, des magazines… Toutes les grandes plateformes en ligne ont fait leur beurre sur le dos du virus en distribuant du contenu créé par des créateur·tices qui ont parfois du mal à se nourrir… Le décalage est hallucinant. Il faudrait qu’il y ait une attitude précise et collective de la France et d’autres Etats pour imposer une taxe de solidarité, une taxe Covid à ces plateformes.

Enfin, il faut profiter de cette crise pour changer de paradigme, inventer une nouvelle économie de la culture. On a pris conscience de la nécessité de revaloriser le monde hospitalier, mais il faut rendre à la culture les égards qu'elle mérite. Nous vivons dans un monde où l’on rechigne à payer quelques euros pour un film, un album, un magazine mais où on sort 50 euros pour se payer un T-shirt ou pour des Nike… Il faut rééquilibrer, repenser la valeur marchande de la culture. Il est difficile pour un artiste de juger de la valeur de son œuvre. Cette ambiguïté est au fondement même du rapport problématique de l’art et de l’argent depuis très longtemps… Il y a toujours eu cette idée bourgeoise que les artistes ne font pas partie d’une profession, que c’est autre chose… Autre chose ? OK, mais alors la société dont le quotidien confiné dépend ce que nous créons devrait prendre conscience de cette “autre chose”.

Avez-vous des idées de ce qu'il faudrait inventer justement ?

Pourquoi ne pas imaginer des concerts payants en ligne ? Ce sont ces réflexions qu’il faut avoir. L’Etat ne peut pas tout inventer. Il faut se reposer sur lui par rapport à ce qu’il peut donner mais nous devons nous bouger pour profiter de ce moment qui peut aussi être une fenêtre : il faut bien qu’on s’en sorte ! Par exemple, au Cap Vert, ils ont décidé de diffuser des concerts payants sur internet via des plateformes privées qui ne sont pas celles des GAFAM. J’ai lu dernièrement un papier dans le Guardian qui racontait que Spotify donnait la possibilité aux utilisateur·trices de faire un don aux artistes qu’ils aiment. C’est le monde à l’envers ! La culture n’est pas une maladie… Les médias français devraient faire passer ce message. Or, ils le font moins que les médias anglo-saxons qui eux questionnent la situation et ont une autre manière d’aborder la vie culturelle.

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