L'orthoshaming, un comportement nauséabond mais fréquent sur les réseaux sociaux

Wassila Djellouli
·Journaliste lifestyle
·5 min de lecture

A-t-on le droit de s'exprimer sur Twitter ou Instagram lorsque l'on est mauvais en orthographe ? Certains ont l'air d'en douter. Sur les réseaux sociaux, beaucoup prennent un malin plaisir à relever les fautes des autres, en les humiliant au passage. Un néologisme, “l'orthoshaming”, désigne cette attitude qui manque cruellement d'empathie.

Getty images
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Se faire reprendre avec brutalité à la moindre coquille, c'est ce que vit régulièrement Sandrine sur son compte Instagram qui compte 72 000 abonnés. “Quand je fais des fautes, on ne me rate pas. J'ai même des remarques qui disent que je manque de respect à mes lecteurs !”. Elle n'est pas auteure professionnelle ni professeure de français, mais une anonyme qui partage bénévolement des “citations motivantes au sujet de l'estime de soi et de la bienveillance”. Alors lorsque des internautes ne font pas preuve de cette dernière vertu, Sandrine se sent blessée. “Quand c'est dit avec diplomatie et bienveillance, je le prends bien. Mais lorsque que c'est insultant, soit je m'énerve toute seule soit je me sens rabaissée et ça me fait mal au cœur...”.

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Cette atteinte dans sa confiance personnelle, l'instagrammeuse n'est pas la seule à la ressentir dans une telle situation. 96% des Français se disent gênés lorsqu’ils font une faute d’orthographe dont ils se rendent compte trop tard, selon une enquête Ipsos pour Le Robert. Parmi eux, 12% ressentent même de la honte et pensent que cela est grave. En elle-même, l'expression “faute d'orthographe” sous-tend l'idée d'une faute morale, d'un manquement volontaire. “Le fait que l’on parle de fautes et non d’erreurs [...] explique largement la tension émotionnelle autour de l’orthographe : quand on se trompe, on ne commet pas une erreur que l’on peut corriger, mais une faute intentionnelle de nuire à la langue française et de transgresser les règles”, avance à ce sujet Julie, auteure du blog Banana pancakes.

Quand la forme prime sur le fond

La faute d'orthographe renvoie à l'image du mauvais élève, mais fait aussi figure, à tort ou à raison, de marqueur social. D'où la honte ressentie par certains, et l'envie irrépressible chez d'autres de montrer qu'eux savent. “Rares sont les personnes qui expliquent la règle ou qui savent faire assez de pédagogie pour vous donner des astuces pour ne plus la reproduire”, déplore à ce sujet Julie. Malgré ses longues études, il lui arrive parfois de faire des fautes d'orthographe. “Plus on partage sur les réseaux, plus on risque d'en faire...”. Après avoir reçu cet été un énième commentaire pointant du doigt l'une d'entre elles, la jeune femme a décidé de sensibiliser à l'orthoshaming sur son blog.

Souvent dans les commentaires qui signalent mes fautes, il y a des fautes !

“Quand j'écris des articles très longs, avec des messages importants à faire passer et qu'on ne retient que la faute, ça m'énerve !”, nous explique celle pour qui le fond doit primer sur la forme. “Il y a quelques jours, j'ai partagé en story Instagram un chiffre sur les violences faites aux femmes qui m'a profondément affectée. Sans même prendre la peine de commenter ce chiffre, une personne m'a corrigée sur la terminaison d'un verbe, j'étais outrée !”, ajoute de son côté Célia, qui y a vu une forme de violence. “J’ai eu l’impression que mes convictions et mon émotion étaient niées. Je n’ose même pas imaginer ce que ça m’aurait fait si j’avais été directement concernée par le sujet”.

Les stories Instagram, souvent courtes et écrites de façon spontanée, font partie des écrits les plus susceptibles de contenir des fautes sur les réseaux sociaux. Si beaucoup d'utilisateurs décident de se corriger, s'excusant même pour leurs “bévues”, Julie a délibérément décidé de lâcher prise : “Je ne corrige plus mes stories. Elles durent seulement 24 heures, et l'important est que le message soit passé. J'essaie de dédramatiser !”. D'autant plus que la blogueuse s'est aperçue que les donneurs de leçon étaient souvent loin d'être irréprochables eux-mêmes : “Souvent dans les commentaires qui signalent mes fautes, il y a des fautes !”.

Corriger l'autre pour flatter son égo

Derrière cette manie de reprendre les autres, se cache aussi une forme de chauvinisme selon la blogueuse. “Le français est complexe. Et on aime se flatter l’égo de maîtriser une compétence complexe”. Alors parfois, cette intransigeance peut friser le racisme, quand la faute est commise par une personne à l'apparence étrangère. “Parle mieux français !”, “Retourne dans ton pays !”, a en effet déjà lu Tiya* en réponse à certains de ses commentaires lors de débats sur facebook. Une façon de discréditer ses opinions bien tranchées, notamment au sujet du féminisme. Pourtant, la jeune femme d'origine pakistanaise est bien née en France et a décroché un master à l'université. “J'ai ressenti face à cela de la honte et aussi de la tristesse car je fais beaucoup de fautes alors que j’ai bac + 5. Depuis, j'ai laissé tomber les discussions sur internet, car on tombe toujours sur des gens haineux”.

Les personnes qui pointent du doigt ces manquements en orthographe ont-elles conscience du mal qu'elles font ? Rien n'est moins sûr. Derrière ces profils ne se cachent pas que des êtres sans cœur. Certains d'entre eux souffrent de pédanterie grammaticale, un vrai trouble obsessionnel-compulsif qui les pousse malgré eux à corriger toutes les erreurs. Il s'agit dans leur cas de pulsions incontrôlables. Sans aller jusque là, certains ont juste tendance à oublier que derrière une publication internet se cache une personne qui fait ce qu'elle peut. Et qui a des choses à dire, même si l'expression peut être améliorée. Alors avant de s'agacer sur son clavier, pourquoi ne pas s'interroger sur ce qui nous pousse vraiment à corriger publiquement quelqu'un qui n'a rien demandé ?

*Le prénom a été modifié.

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