Luz : “Noircir une page blanche, c’est l’emmener à la vie”

Jean-Marc Lalanne, Vincent Brunner
·3 min de lecture
Extrait de “Vernon Subutex” © Albin Michel
Extrait de “Vernon Subutex” © Albin Michel

En lisant Vernon Subutex, nous avons eu l’impression que ce livre constituait pour toi un retour à la musique. Après les attentats de Charlie Hebdo, tu avais exprimé que tu n’arrivais plus à en écouter. Te plonger dans l’adaptation du roman de Virginie Despentes, consacré à l'itinéraire d'un disquaire en voie de désocialisation, était peut-être une façon de revenir à la musique, non ?

Luz — Oui, c’est clair. Je me demande même si je ne me suis pas lancé dans ce projet pour m’obliger à me confronter à la musique après une abstinence obligée. Après l’attentat de Charlie Hebdo, mon cerveau n’arrivait plus à se concentrer sur le moindre morceau. A la mort de Bowie, alors que tout le monde éprouvait le besoin de se replonger dans son œuvre, moi, j’en avais envie mais je ne pouvais pas. Mon retour vers la musique a commencé par une approche visuelle.

Au fur et à mesure des cases apparaissent les nouveautés, et j’ai pris un réel plaisir à représenter tous ces visuels de disques. Plus généralement, Vernon m’a permis de retrouver beaucoup de choses. Avec ce personnage, j’ai eu l’impression de retrouver un copain. Et tous ceux qui l’entourent ressemblent à des gens que j’ai pu croiser dans ma vie. C’est d’ailleurs ce qui m’avait ému en lisant le roman de Virginie : tout à coup, alors que je n’habitais plus à Paris, un roman me reconnectait à la ville et me donnait des nouvelles des Parisiens que j’avais connus.

Clairement, je reconnais quelque chose de moi dans Vernon. Certes pas son côté Don Juan (rires) ! Là-dessus, on est très différents. Mais une certaine compulsion à amasser des connaissances sur des disques, des groupes… Dans mon adaptation, je voulais montrer comment Vernon respirait la musique. En recevant mon livre achevé, j’ai remarqué quelque chose que j’avais fait de façon inconsciente : sur la couverture, le personnage marche. La dernière fois que je suis intervenu sur les réseaux sociaux avant de les quitter, c’était pour dire : “On avance dans le brouillard, mais on avance. Vernon, c’est ça. Il a tout perdu, mais il avance. Vernon m’a sûrement permis d’avancer.

Vernon avance, mais d’une certaine façon il chute. Quel est ton point de vue sur l’inadaptation sociale du personnage et la façon dont il n’a pas de prise sur ce processus de dépossession ?

J’y vois du courage. J’ai voulu ne pas donner au personnage une allure abattue. Je pense qu’il incarne une forme de résistance. Il a le courage d’abandonner. On vit dans un monde où le courage est associé à un imaginaire guerrier : il faut du courage pour se battre, pour monter une entreprise… Moi, j’ai toujours considéré que les gens qui se suicident ont beaucoup de courage. Face à une société qui cavale en permanence, l’abandon est une forme de refus très forte. Parfois salutaire.

Toi, tu n’es pas vraiment quelqu’un qui abandonne, non ?

Je pense en tout cas que c’est très utile, très constructif d’envisager le néant. De penser qu’il nous cerne en permanence. Je ne suis pas pour autant nihiliste. Mais je pense qu’il ne faut jamais perdre de vue que le gouffre est là, qu’il peut tout aspirer et, du coup, cette conscience te permet d’essayer de t’envoler un petit peu.

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