Macron à La Nouvelle-Orléans: entre la Louisiane et la France, un lien d'histoire et de folklore

Le Vieux carré français à La Nouvelle-Orléans. - Wikimedia
Le Vieux carré français à La Nouvelle-Orléans. - Wikimedia

Emmanuel Macron débarque ce vendredi à La Nouvelle-Orléans, point d'orgue et clôture de sa visite d'Etat américaine entamée trois jours auparavant. La journée doit être consacrée à la culture et à la francophonie, avec l'officialisation de la création d'un Fonds pour la langue française, censé doper son enseignement aux Etats-Unis.

Il faut dire que, française pendant deux siècles, marquée aux coins des rues par des noms aux accents hexagonaux, la Louisiane semble un bastion de francophilie en terres anglo-saxonnes. Comme si un lien privilégié unissait pour toujours la France et son ancienne colonie lointaine de 7000 kilomètres.

Emmanuel Macron est d'ailleurs le troisième président de la République à se rendre sur place, après le général De Gaulle en 1960 et Valéry Giscard d'Estaing en 1976. BFMTV.com fait le point sur l'histoire et la réalité de cette relation longue distance.

Coup d'oeil dans le rétro

Le passé commun remonte en 1682, lorsque des expéditionnaires français prennent possession de la région. Ils lui donnent le nom du roi du moment. En effet, la Louisiane renvoie à Louis XIV. Au moment de fonder la nouvelle capitale du territoire, en 1718, on s'inspire encore du personnel politique de la métropole. La Nouvelle-Orléans fait alors écho à la régence de Philippe, duc d'Orléans.

Si la Louisiane ne sera jamais une importante colonie de peuplement, elle accueille tout de même 6000 Français au milieu du XVIIIe siècle. Sur place, on espère s'enrichir à travers une industrie articulée autour de l'indigo, du tabac... et de l'esclavage.

L'histoire aurait cependant pu tourner court. En 1763, la France, vaincue à l'issue de la guerre de Sept ans, perd "sa" Louisiane au profit des Espagnols et des Anglais. Elle la retrouve bien à l'orée du XIXe siècle, mais le Premier consul, Napoléon Bonaparte la revend aussitôt, en 1803.

Mais c'est surtout un roman que le futur empereur solde alors aux Américains - pour 15 millions de dollars de l'époque tout de même - la France n'ayant pas de mainmise réelle sur cette immense bande de terre courant depuis les Grands Lacs jusqu'à l'embouchure du Mississippi.

"La Louisiane est une réalité mouvante. En principe, cette vente double la superficie américaine mais presque tout ce territoire est sous contrôle amérindien", resitue l'historien Gilles Havard, coauteur de l'Histoire de l'Amérique française avec sa consoeur, Cécile Vidal, et spécialiste des interactions entre colons européens et Amérindiens.

Fin de partie pour la France en Louisiane? Pas tout à fait. L'émigration française survit à la colonisation, dans un premier temps, il est vrai, encouragée par la possibilité d'y pratiquer l'esclavage. "Entre 1791 et 1809, des colons de Saint-Domingue, mais aussi des libres de couleur et leurs esclaves sont arrivés. C'est d'ailleurs ce qui explique que La Nouvelle-Orléans soit restée majoritairement francophone jusqu'au milieu du XIXe siècle", illustre Gilles Havard, par ailleurs directeur de recherche au CNRS.

25% de Louisianais d'origine française

Heureusement, c'est plutôt la culture qui jette aujourd'hui un pont au-dessus de l'océan. Tout d'abord, 25% des Louisianais actuels sont d'origine française.

"D'ailleurs les patronymes français, très nombreux, même si on les prononce à l'américaine, témoignent de cette importance", reprend Gilles Havard.

En plus de la toponymie locale, le français s'est donc également maintenu parmi la population. Dans des proportions toutefois modestes: selon Gilles Havard, l'Etat compterait aujourd'hui 7% de locuteurs francophones.

Sans bénéficier d'aucun rôle officiel, le français peut de plus se prévaloir d'un statut particulier. Depuis 1968, un "Conseil pour le développement du français en Louisiane" est censé veiller sur son devenir. En 2018, l'Etat a même rejoint l'Organisation internationale de la francophonie, discrètement, comme membre observateur.

L'une de ces rémanences se lit même au plan juridique: "C'est l'un des seuls Etats qui n'a pas la Common Law!" remarque Bertrand Van Ruymbeke, historien et auteur d'une Histoire des Etats Unis - De 1492 à nos jours. Ce Code civil louisianais est d'ailleurs toujours édité dans sa version originale, c'est-à-dire en français.

En français dans le texte? Oui, mais le "cajun"

Encore le français parlé par ces quelque 7% des Louisianais est-il bien spécifique. "Le français qu'on y parle, c'est le cajun", précise ainsi auprès de BFMTV.com Christophe Deroubaix, correspondant et journaliste spécialiste des Etats-Unis pour L'Humanité, auteur entre autres de L'Amérique qui vient.

"Cajun": du nom de cette population descendue d'Acadie (au Canada) au milieu des troubles de la guerre franco-anglaise de sept ans, devenus "Cadiens" puis "Cajuns" dans leur nouvelle installation. "C'est un français incompréhensible pour nous", plussoie Bertrand Van Ruymbeke: "C'est de l'acadien mélangé à de l'accent sudiste".

Gilles Havard ajoute: "La seule collectivité aux Etats-Unis dont le français est la première langue, ce sont les Houmas, des indiens de Louisiane, qui sont environ 20.000 et dont beaucoup parlent le français". Car, pour le reste, reconnaît l'historien: "La langue française décline plutôt en Louisiane".

L'éloignement et "le mal français"

Un éloignement long de plus de deux siècles, un français unique en son genre et tenant surtout de l'espèce linguistique protégée... La fameuse relation privilégiée entre la France et la Louisiane semble à ce stade relever du mirage ou d'un folklore un brin rêveur ou passéiste.

Les chefs de l'Etat français ont pourtant l'air de vouloir l'entretenir. Emmanuel Macron n'est d'ailleurs ni le seul, ni le premier, à poursuivre cette entreprise. Le 29 avril 1960, comme le montre le reportage ci-dessous, le général De Gaulle découvre New Orleans by night avant de s'envoler vers la Guyane.

Et en mai 1976, Valéry Giscard d'Estaing déambule dans les mêmes rues de la Nouvelle-Orléans, au son de fanfare des brass bands locaux, soulignant les "liens étroits" entre sa villégiature du moment et son pays. Ironiquement, le Vieux carré alors visité par "VGE" a beau passer pour le "quartier français" de la ville, il n'en est rien ou presque.

"Au fond, à part quelques bâtiments, c'est surtout un quartier espagnol", balaie Bertrand Van Ruymbeke.

Le journaliste Christophe Deroubaix va plus loin. Pour lui, la rupture est désormais à peu près complète entre la France et la Louisiane, comme entre la francophonie et l'Etat américain: "C'est un mal français que de penser que parce qu'un territoire a été français, il l'est pour toujours. La Louisiane, c'est l'Etat le plus sudiste des Etats-Unis par ses caractéristiques sociopolitiques". Et le reporter de citer, notamment, l'importance de sa population carcérale.

On pourrait par conséquent conclure au faux-semblant. "Il ne faut pas s'illusionner. Il y a certes une mémoire à entretenir mais ce lien s'est largement distendu", renforce Gilles Havard qui se souvient:

"Il y a des rappels des origines françaises, comme lorsqu'après le passage de l'ouragan Katrina (en 2005, NDLR), des manifestants ont défilé avec des pancartes: 'Buy us back, Chirac!'. Mais ce sont surtout des clins d'oeil'.

Un dédoublement de la personnalité très américain

Pour Bertrand Van Ruymbeke, "ça dépend de ce qu'on cherche". "Si on parle francophonie, d'un Etat ayant encore un lien très fort avec la France, en effet, ce n'est plus le cas. Aujourd'hui, on entendra davantage de français à San Francisco qu'à La Nouvelle-Orléans".

Toutefois, il perçoit encore les échos de la culture française dans la région et ce, au coeur même du quotidien des locaux. "Les Louisianais mangent des beignets frits à la pomme, qui ne sont pas des donuts, et sont de vraies traces de la présence française". Une influence persistante que leurs compatriotes n'ignorent pas, selon l'universitaire: "Pour les Américains eux-mêmes, c'est l'endroit identifié comme ayant été français".

Ici, c'est moins l'identité française qui importe qu'un trait profond de la culture politique des Etats-Unis. "Il y a une tension aux Etats-Unis entre l'idée très XIXe siècle de 'destinée manifeste' - selon laquelle la population anglo-saxonne a vocation à dominer le territoire américain - et le culte de l'antécédence, c'est-à-dire le culte de la fondation historique et des pères fondateurs. Donc, on n'oublie pas tout à fait les fondateurs français", décrit Gilles Havard.

Une image d'Epinal?

En d'autres termes, il ne faut ni exagérer la solidité du lien franco-louisianais, ni le trancher net. Celui-ci subsiste en tant que toile de fond d'une Amérique consciente de venir d'ailleurs. Aussi, Bertrand Van Ruymbeke, estime-t-il que le déplacement d'Emmanuel Macron à La Nouvelle-Orléans et sa volonté d'y explorer le thème de la francophonie sont judicieux.

"C'est une bonne idée d'aller dans un endroit qui est une ancienne colonie française et où il sait que si la francophonie a une carte à jouer, c'est bien là", juge le professeur de civilisation et d'histoire américaines à l'Université Paris-8.

L'avis de Christophe Deroubaix est différent. Le journaliste pense plutôt qu'"Emmanuel Macron joue sur l'image d'Epinal", s'adressant davantage à un public français qui nourrit toujours un "imaginaire très fort" autour de cette Louisiane. D'après lui, le cadre néo-orléanais a cependant un intérêt pratique au moment de soulever le sujet de la langue française, problématique toujours sensible dans les anciennes colonies: "Le faire à La Nouvelle-Orléans est moins dangereux politiquement, ça n'a même aucun coût".

Le temps long de l'histoire peut, à l'occasion, se marier à des considérations des plus immédiates.

Article original publié sur BFMTV.com