Michel Piccoli en 2009 : “Rencontrer des fous furieux, il n’y a que ça d’intéressant”

Fabienne Arvers et Patrick Sourd
Michel Piccoli dans

Michel Piccoli - Parler de politique culturelle, on peut ?

Fabienne Arvers - Oui, on peut, on veut d’ailleurs vous poser des questions sur la politique culturelle, tout à l’heure…

Michel Piccoli - Mais ça n’existe plus la politique culturelle. C’est monsieur Aillagon qui l’a dit. Vous n’avez pas lu l’article de Mr Aillagon ? C’est extravagant, comment ose-t-on écrire et penser si mal ? De travers, disons. C’est incroyable.

Patrick Sourd - Oui, surtout venant d’un ancien ministre de la culture.

Michel Piccoli - Il y a eu une réplique de je ne sais plus qui, très bonne…

F.A. : Minetti, la pièce de Thomas Bernhard, est sous-titrée "Portrait de l’artiste en vieil homme". C’est en 1948, je crois, que vous avez joué au théâtre pour la première fois dans Le matériel humain. De qui était cette pièce ?

Michel Piccoli : Non, ce n’est pas la première pièce mais Le matériel humain, c’était de Paul Raynal, un écrivain complètement oublié qui, à son époque, avait sa notoriété. C’était une pièce politico-militaire : Le matériel humain, c’étaient les soldats de 14-18.

F.A. : Juste après guerre, d’ailleurs.

Michel Piccoli : La suivante.

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F.A : Vos parents étaient musiciens. Le théâtre et l’amour du jeu, c’est venu comment chez vous ? Par hasard ?

Michel Piccoli : Un hasard, oui, mais un hasard qui m’a collé à la peau tout de suite. Neuf ans, quelque chose comme ça, pensionnaire : tous les ans, représentation théâtrale pour les parents, les cousins, les domestiques, avec étude du texte en question toute l’année avec le professeur de français. Zut, je ne me rappelle plus le nom de l’auteur, bon, ça s’appelait L’Habit merveilleux du roi. C’est un conte nordique et c’est l’histoire d’un roi qui veut faire un défilé et qui a trois tailleurs pour lui faire le plus beau des costumes et ces trois tailleurs sont des roublards terribles, si roublards que finalement le roi est tout nu dans son défilé. Et il y avait trois voleurs, trois voleurs-tailleurs et je jouais le premier voleur, excusez-moi du peu, ce n’est pas rien, déjà. Et bien sûr, ma mère assistait à ce spectacle. Et je me souviens très bien, ou elle me l’a rappelé et je crois m’en souvenir parfaitement, qu’elle m’a dit : "Mais tu n’as pas eu peur ?" Et je lui ai répondu : "Au contraire." Ah oui, c’est curieux, hein, ce dialogue... Au contraire, ça veut dire, je crois, que "au contraire, enfin je parlais et on m’écoutait." Je n’avais pas à faire d’efforts pour parler, je me régalais à raconter cette histoire de voleurs et comme je parlais peu, et que pour une fois, je ne faisais que parler et que tous les vieux m’écoutaient, c’était une revanche, un régal. Et ça m’est resté dans le crâne jusqu’à l’âge de 18 ans où, étant paresseux à l’école, sauf avec le professeur de français qui était un philosophe, Masson-Oursel, méconnu aussi aujourd’hui. Il a commencé le cours de français en sortant une règle et un livre de son sac à provisions et il nous a dit : "Eh bien voilà, ça, ce sont deux volumes. La règle, c’est un volume, le livre, c’est un volume. Comment allons-nous faire pour nous entendre ? Pour nous comprendre." Alors moi ça a bien commencé, je me régalais, ce qui ne m’a pas empêché d’avoir, sans doute parce que cet iconoclaste m’avait foutu de mauvaises idées en tête, de très mauvaises notes et je n’ai pas eu le baccalauréat. Mais je me souviens encore de son nom et de sa farce. Et quand j’ai réussi à ne pas passer mon bac – parce que les gens disent toujours : "je l’ai pas eu, j’ai pas eu mon bac" - j’ai dit abruptement à mes parents que je voulais être acteur. Et ils m’ont dit : "Ah bon ? eh bien, va travailler dans des cours, on te dira si tu es capable." Alors j’ai appris une tirade de je ne sais plus quoi et je l’ai sortie devant le professeur qui m’a engagé comme élève. Et je n’ai jamais autant travaillé de ma vie à quelque chose qu’à ça. Donc, mon entrée dans ce métier qui n’est pas un métier soi-disant, où il n’y a que des gens bizarres, enfin les artistes quoi, je ne l’ai jamais regretté. C’est l’essentiel, non ?

"un cours de théâtre, ça ne peut pas complètement fabriquer quelqu’un dans ce métier-là."

P.S. : Oui, mais il y a de quoi !

Michel Piccoli : Il y a de quoi mais je ne savais rien ! Or, je n’ai jamais si bien travaillé, de ma vie. J’étais aux cours de théâtre de 9h du matin à 9h du soir. Mais enfin on sait bien qu’un cours de théâtre, ça ne peut pas complètement fabriquer quelqu’un dans ce métier-là.

P.S. : Mais c’est très bien et rare de se sentir bien là où on est.

Michel Piccoli : Où l’on a choisi.

P.S. : Des fois le désir peut nous emmener là où l’on n’a pas sa place.

Michel Piccoli : Oui et aussi, c’est bien d’avoir plusieurs désirs dans la vie. Je parle du travail. Je ne parle pas des désirs coquins… C’est vrai, c’est finalement très dangereux de choisir un métier, quel qu’il soit.

P.S. : Il est préférable que le métier vous choisisse.

Michel Piccoli : Oui, absolument. Enfin, là, le métier m’a choisi. Peut-être.

F.A. : J’ai lu que vous aviez été administrateur du théâtre de Babylone à vos débuts d’acteur.

Michel Piccoli : Je n’étais pas administrateur, j’étais à l’époque marié, enfin pas encore, avec ce théâtre dont le créateur était Jean-Marie Serreau, je ne sais pas si vous avez entendu parler de ce fou extravagant. C’est quand même grâce à lui si Ionesco, Beckett et Adamov ont été joués, ce trio extravagant. Il y avait quatre personnes dans la salle, quarante au maximum, j’ai tout fait : nettoyé la cave et puis je jouais un peu la comédie, mais j’ai beaucoup plus fait le balayeur. J’ai rencontré des gens extraordinaires.

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P.S. : Et comment s’est passée votre rencontre avec Jean-Marie Serreau ?

Michel Piccoli : Je crois par le truchement d'Eléonore Hirt qui était ma compagne et qui était une des créatrices de ce théâtre. Et jusqu’à la mort de ce théâtre, il y a eu de très beaux événements, c’était un tremplin extraordinaire et j’y ai connu des gens extraordinaires dont Boris Vian. Je crois que c’est là que je l’ai connu. Ça faisait partie de toute cette bande d’extravagants magnifiques, c’était un nid d’extravagants. Je me souviendrai toujours que quand Beckett a été joué pour la première fois, c’était Godot et il y avait un critique fameux, souverain, dans le journal Le Figaro – à l’époque, il y avait deux critiques, un dans Le Figaro et un autre dans Le Figaro Littéraire - et c’est Boris Vian, sous son impulsion, qui a écrit une lettre au Figaro en disant : "Vous, ce journal intelligent, c’est dans ce journal riche que vous vous permettez d’avoir deux critiques dramatiques, un imbécile et un intelligent." J’ai commencé comme ça, avec des gens d’extravagance, vous comprenez ? Avant le Babylone aussi, avec un type qui s’appelait Douking et qui était le décorateur de Gaston Baty. Enfin, j’ai eu de bons profs, je ne parle pas tellement des professeurs officiels des cours d’art dramatique, mais j’ai eu de bonnes fréquentations et ça, ça vient de quoi ? Du hasard et peut-être déjà d’une curiosité que j’avais pour les extravagants parce que j’ai toujours eu une passion pour eux. Dans n’importe quel domaine et n’importe quel métier. J’ai eu un ami horticulteur qui était un extravagant, il n’y a pas que les artistes qui le soient. Heureusement, non ? Mais il y a de moins en moins d’artistes extravagants, je trouve, non ? Ou alors, je suis très orgueilleux en disant ça ?

F.A. : Il y en a.

Michel Piccoli : Il y en a parmi les jeunes.

F.A. : Vous parlez avec amour du théâtre mais vous avez fait aussi une carrière incroyable au cinéma. Est-ce que pour vous c’étaient des vies séparées, parallèles ou c’est toujours le même travail d’acteur ?

Michel Piccoli : Ce n’est pas du tout le même travail. C’est une double vie, mais une double vie très enrichissante et ça, c’est une chance énorme que j’ai eue, de pouvoir comprendre ce que c’est que de jouer la comédie, d’une certaine manière, puisque j’avais vu des films tournés avec des acteurs amateurs et j’étais bouleversé. Dans les deux sens, me disant, ce n’est pas la peine d’être acteur pour faire du cinéma et en effet, est-ce que c’est nécessaire d’être acteur pour faire du cinéma ? Il y a eu beaucoup de films, du monde entier, où c’étaient des acteurs non-professionnels. Moi, ça me troublait pas du tout qu’il y ait des amateurs qui fassent du cinéma, c’était gai, ça m’amusait. Alors, j’ai appris vraiment ce que sont ces deux techniques complètement différentes, deux passions tout à fait différentes, et aussi cette liberté à naviguer dans le monde du théâtre qui est, non pas du tout l’opposé, mais qui est un monde à cent lieues du cinéma. Même s’il y a des acteurs qui font les deux métiers en même temps. C’est démodé un peu cette ségrégation entre le théâtre et le cinéma, je crois, mais quand même. Quand je dis, dans la distribution, j’aimerais qu’il y ait tel et tel acteur : ah bon ? ah bon ? Et qui encore ? Ah bon ? Mais alors, ce sont des acteurs de théâtre… (rires) Il y a peu de stars qui sont aussi acteurs de théâtre, non ? J’en connaissais un, c’est Mastroianni qui a commencé dans le music-hall.

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