Michel Piccoli, ses plus grands films

Bruno Deruisseau, Gérard Lefort, Jean-Marc Lalanne, Marilou Duponchel, Murielle Joudet, Théo Ribeton, Thierry Jousse
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1955 French Cancan de Jean Renoir

Lorsque Piccoli devient vedette, il porte déjà son visage d’homme : un peu dégarni, un peu marqué, les tempes imperceptiblement grisées. Avant cette notoriété de presque quadra, ce late bloomer a traversé pendant presque vingt ans des dizaines films pour une poignée de minutes. Beaucoup de films mineurs, quelques seconds rôles notables, et déjà un premier chef-d’œuvre, French Cancan de Jean Renoir. En quelques scènes furtives, il y incarne avec force facéties un capitaine de cavalerie compassé et un peu ridicule. J.-M. L.

1962 Le Doulos de Jean-Pierre Melville

Fort peu identifié au polar, Piccoli a, malgré tout, croisé, une fois dans sa vie, celui qui en est le maître zen, Jean-Pierre Melville. C’était dans Le Doulos où l’acteur, au seuil de sa gloire, fait le coup de feu face à Belmondo et Reggiani, les vrais héros du film. Légèrement en retrait et bien loin d’être omniprésent, Piccoli ne lâche pas encore tous ses coups mais sa présence ambiguë, séductrice et inquiétante, ne laisse évidemment pas indifférent. T. J.

1963 Le Mépris de Jean-Luc Godard

Au scénariste qui essaie de psychologiser L’Odyssée en supputant que si le héros d’Homère quitte Ithaque pour un long voyage, c’est qu’il n’a pas très envie de rester avec sa femme, le grand cinéaste (Fritz Lang) répond avec autorité qu’il se trompe : Ulysse n’est pas un névrosé moderne. Le scénariste qui se trompe, c’est Michel Piccoli, et c’est aussi la quintessence d’un névrosé moderne. Sa vie entière est grevée de conflits qu’il ne résout pas : écrivain, il méprise le cinéma mais cachetonne en modelant des scénarios qui ne l’intéressent pas ; mari jaloux, il précipite pourtant son épouse dans les bras de celui qui la lui prendra.

Tous ses agissements vont à l’inverse de son désir. Il est la passivité même. Il laisse faire : il laisse l’homme puissant lui prendre sa femme, sa femme, le quitter presque contre son gré, et le film dans le film, dériver. Tout au plus cette impuissance rencontre-t-elle un certain état du cinéma, au pic de sa déconstruction moderniste. Désormais, il n’y a plus grand-chose à faire qu’à laisser faire. La panne, c’est ce qui relie l’homme et le cinéma modernes. Nul mieux que Piccoli n’a su camper cette douleur calme, cette déréliction subie mais assumée.J.-M. L.

1964 Le Journal d'un femme de chambre de Luis Buñuel (et six autres films)

“Moi, je suis pour qu'on s'amuse, Sapristi ! Moi je suis pour l'amour, pour l'amour fou !” Cette phrase, Michel Piccoli la prononce deux fois dans Le Journal d'une femme de chambre (1964) de Luis Buñuel. La première fois s'adressant à Célestine, jouée par Jeanne Moreau, la seconde, à Marianne, incarnée par Muni, actrice fétiche et discrète de Buñuel. Cette déclaration condense non seulement tout un pan de la carrière de Piccoli, dont plusieurs rôles auront consisté en l'exploration d'un continent des plaisirs en dehors de la norme, mais elle s'applique aussi bien à deux autres personnages de grand épicurien qu'il aura incarnés pour le cinéaste espagnol. Buñuel aura été le premier réalisateur à percevoir chez l'acteur cette qualité mutine et sensuelle, que l'on retrouvera dans ses rôles suivants, notamment ceux de La Grande Bouffe et de Mauvais Sang.

Après avoir donc incarné un bourgeois sexuellement frustré et lubrique dans Le Journal d'une femme de chambre, il est Henri Husson dans Belle de jour (1967). Bien que secondaire (en six collaborations, Buñuel ne lui donnera pas de rôle principal), son personnage est capital puisque c'est lui qui mentionne à Séverine (Catherine Deneuve) l'existence d'un bordel de luxe qu'il fréquente. Ce rôle de détonateur des plaisirs de la chair sera porté à son paroxysme dans leur collaboration suivante, où Piccoli incarne le divin marquis de Sade dans La Voie lactée (1969).

A ces trois rôles de libertin, qui fixe une partie de la mythologie piccolienne, s'ajoutent trois rôles qui sont, à l'inverse, des symboles de la norme et du pouvoir (religieux, politique et judiciaire). Dans leur premier film ensemble, La Mort en ce jardin (1956), un film d'aventures tourné au Mexique et teinté d'esthétique surréaliste, Piccoli incarne un prêtre aux côtés de Simone Signoret. Puis il est ministre de l'Intérieur dans Le Charme discret de la bourgeoisie (1972). Et enfin, il joue un préfet de police dans Le Fantôme de la liberté (1974). B. D.

1967 Les Demoiselles de Rochefort ; 1982 Une chambre en ville de Jacques Demy

Michel Piccoli était une équation à plusieurs inconnues. A deux reprises, Les Demoiselles de Rochefort (1967) et Une chambre en ville (1982), Jacques Demy l’avait en partie résolue en s’attachant à deux de ses termes majeurs : Michel le bon, Piccoli le méchant. Dans Les Demoiselles, il est Simon Dame, marchand d’instruments de musique. Dans Une chambre en ville, il est Edmond Leroyer, vendeur de postes de télévision. Des petits commerçants à l’ancienne dont les prénoms riment.

Mais chacun à sa porte, Simon et Edmond sont aux antipodes. Simon comme un marchand de bonheurs. Edmond comme un représentant en malheurs. Dans le cinéma de Jacques Demy, les couleurs disent beaucoup. Simon surgit dans un costume en velours éclatant, Edmond est engoncé dans un habit plus vert que le sapin dont on fait les cercueils. Le magasin de monsieur Dame est ouvert à toute la lumière de ses vitrines, l'échoppe de Leroyer est un entresol crépusculaire. Le comptoir de la vie enchantée contre la petite boutique des horreurs.

De même pour la psyché des personnages. Tout de gentillesse solaire, Simon Dame engrange en souriant les blagues que son patronyme inspire. Notamment celles de Danielle Darrieux (Yvonne Garnier, la mère des jumelles), qui minaude qu’elle ne put autrefois se résoudre à l’épouser, car il aurait fallu alors qu’elle réponde au nom de “madame Dame”. Tout de haine paranoïaque exagérée par son impuissance, Edmond est un meurtrier en gésine qui finit par se retourner contre lui-même lors d’une scène éprouvante où il se tranche la gorge au rasoir sous les yeux d'Edith (Dominique Sanda, sa jeune épouse) : “Comme ça, tu ne m’oublieras pas.” Drôle de déclaration mais déclaration quand même.

Car autant dans Les Demoiselles que dans Une chambre en ville, Demy rebat les cartes et brouille les évidences. Certes, Simon est un sympathique ange brun, mais son angélisme frôle parfois la mièvrerie. Bien sûr, Edmond est un horrible démon aux cheveux roux, mais aussi un fou d’amour consumé par son désir impossible. Ainsi vaquait l’immense talent de Michel Piccoli : faux, vrai, gentil, méchant. Sans qu’on puisse trancher. G.L.

1968 Danger Diabolik ! de Mario Bava

A l’intérieur de la filmographie métamorphique de Michel Piccoli, Danger Diabolik !, fantaisie pop de Mario Bava, tient une place fort mince. Ce qui est tout à fait dommage… Face au super-héros Diabolik, Piccoli incarne l’inspecteur Ginko, l’équivalent du commissaire Juve dans les Fantômas. Si Piccoli n’est pas Louis de Funès, ça ne l’empêche pas de jouer à merveille avec la figure du policier malin et déboussolé. Le plus pop et le plus cartoonesque de tous ses rôles. T. J.

1968 La Chamade d’Alain Cavalier

Industriel richissime, Charles (Piccoli) est amoureux de Lucile (Deneuve). Lorsqu’elle le quitte pour une vie de bohème, il lui dit qu’il l’attend, qu’il l’aimera toujours – une poignée de phrases qui révèle la passion terrassante cachée sous le costume d’un bourgeois affairé et ennuyeux. Sublime poème dédié à la beauté de Deneuve, La Chamade réunit les deux acteurs un an après Belle de jour et Les Demoiselles de Rochefort. Seul Charlescomprend que Lucile veut consacrer sa vie à vivre, contrairement aux autres, l’oisiveté de Lucile le bouleverse. Avec La Chamade, Piccoli confirme qu’il est sans doute le spectateur le plus attentif et le plus clairvoyant de Deneuve, celui qui voit sa vérité, qui comprend son monde et en fait même partie : elle est là, indolente, elle jouit des plus belles choses, elle s’habille en Saint Laurent, et ça suffit. M. J.

> > Lire aussi notre interview de Michel Piccoli en 1997

1969 L’Etau d'Alfred Hitchcock

Non content d’être ami avec Fritz Lang et Luis Buñuel, Michel Piccoli a également tourné avec Alfred Hitchcock dans L’Etau. Joli tableau de chasse ! Certes, un rôle bien modeste aux côtés de Philippe Noiret, Michel Subor et Claude Jade, autres Français de l’étape. Mais, même dans un caméo, le comédien parvient tout de même à glisser de l’inquiétude. Il faut dire qu’il joue le rôle d’un traître. A merveille ! Bien entendu ! T. J.

1971 Max et les ferrailleurs de Claude Sautet (et trois autres films)

A l’orée des années 1970, c’est grâce à Claude Sautet que la carrière de Michel Piccoli a vraiment décollé. Plus précisément, grâce aux Choses de la vie (1970), grand succès public et critique (à l’exception notable des Cahiers du cinéma), le film où Piccoli invente ce personnage de quadragénaire en crise qui va lui coller à la peau pendant des années. Les Choses de la vie, c’est également le premier de la série des quatre films que Michel Piccoli tournera avec Sautet, assurément son metteur en scène favori des seventies, à égalité avec Marco Ferreri.

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