Michelle Perrot : “Cette crise est, d’une certaine manière, la revanche des femmes”

Rozenn Le Carboulec
© Joris Louwes via Flick

#OnResteOuvert : Fermons nos portes, pas nos esprits !

Retrouvez les épisodes précédents de notre série : 

>> Episode 1 : Philippe Quesne : “Il va falloir entrer en résistance”

>> Episode 2 : Marie Darrieussecq : “Changer l’image que nous nous faisions du futur, voilà l’espoir”

>> Episode 3 : Jean-Michel Jarre : “Il faut être optimiste par subversion”

>> Episode 4 : Rokhaya Diallo : “La solidarité doit s’exprimer à travers les choix politiques que l’on fait”

Elle a dédié sa vie à l’histoire des femmes. Et notamment à celles d’ouvrières de l’ombre, comme Lucie Baud. Dans les années 1970, Michelle Perrot s’intéresse pour sa thèse aux grèves ouvrières de la fin du XIXe siècle. Elle croise la route de femmes grévistes et décide de leur consacrer un chapitre. Ce sera son premier texte sur l’histoire des femmes. Bien d’autres ont suivi depuis, notamment sur les tisseuses, les couturières, mains essentielles de la première révolution industrielle, qui sont en première ligne aujourd’hui.

Alors que la France manque actuellement cruellement de masques et de surblouses, la crise du Covid-19 met tragiquement en lumière l’abandon des usines textiles par l’Etat, et ce jusqu’à récemment. En 2018, la France fermait sa principale usine de production de masques, située en Bretagne. Mais avec la mise au ban de toute une industrie, c’est aussi un métier quasi-exclusivement exercé par des femmes qui s’est évanoui. Celui de couturière, dont le savoir-faire est pourtant si indispensable aujourd’hui.

Quelles leçons tirerons-nous de ce constat accablant et, de manière générale, du rôle crucial de femmes pourtant négligées et sous-payées dans le fonctionnement de notre société ? Interview de la grande historienne Michelle Perrot.

Avez-vous l’impression de vivre un moment tout à fait inédit avec cette crise ?

Michelle Perrot - Oui. Certes, il y a eu d’autres épidémies dans l’histoire, mais celle que nous vivons a incontestablement une ampleur inédite et une originalité radicale.

Elle est l’expression sanitaire de la mondialisation. Par la fulgurance de la contagion et son caractère sidérant. Par le rôle des moyens de communication, qui jouent dans sa diffusion objective, ses représentations, ses peurs, la recherche elle-même, un rôle majeur. Ce rôle, on l’avait vu à propos de MeToo, dont l’exceptionnelle intensité était liée aux réseaux sociaux.

On le voit pour le coronavirus, de manière évidemment beaucoup plus dramatique, parce que sournoise, invisible, charnelle, mortifère. Il n’est plus possible de penser et de gérer les choses localement. La dimension mondiale s’impose, et c’est en vain qu’on tente d’élever des frontières, de fermer, de clore. Le virus s’en moque, lui qui ne connaît que des corps dans une commune humanité.

“Nous sommes les victimes effarées de nos progrès”

Cette relative unification met en lumière les tensions intra-européennes, qui ont freiné la gestion de la crise ; les concurrences mondiales et notamment celles qui opposent la Chine au reste du monde et particulièrement aux Etats-Unis ; les inégalités sociales criantes, visibles surtout dans un confinement qui révèle et accentue les vulnérabilités.

Cette crise met en évidence la communication des espèces, les risques inhérents aux animaux, la fragilité de l’humanité, les limites de la puissance de l’homme sur la Terre. Un virus inconnu, imprévu, tue, défait les économies, interdit les déplacements, limite la croissance qu’on croyait infinie, remet en cause toutes nos certitudes et nos projets. Nous sommes les victimes effarées de nos progrès.

Partout en France, de très nombreuses initiatives ont été lancées par des couturier·ères – donc des femmes en large majorité – pour pallier le manque de masques et de surblouses. Comment expliquez-vous un tel élan collectif ?

Les couturières sont des femmes habituées à la solidarité parce qu’elles travaillent pour les autres, elles raccommodent, elles pallient les difficultés. Par ailleurs, le fil, le tissu, forment une espèce de liaison entre elles, ainsi qu’entre elles et la société. Il y a tout un esprit du tissu comme lien, en quelque sorte, et les couturières sont les fabricantes de ce lien. Elles savent, qu’au fond, une société est un tissu, et que si le tissu lâche il faut le réparer.

D’autre part, elles ont conscience de ce que représente le vêtement pour le corps, c’est-à-dire une protection. Elles savent bien que les soignantes en ont particulièrement besoin. Et il est probable qu’en le fabriquant, elles ont le sentiment de participer à l’élan collectif pour protéger ces femmes, et la santé en même temps.

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