Le monde de Nadia Sammut

Héritière de deux générations de cuisinières, Nadia Sammut a transformé La Fenière, l’auberge familiale étoilée, en éco-lieu de vie où s’invente une cuisine inclusive et libre, bonne pour le corps, l’âme et la terre.Tôt le matin, il n’est pas rare de la voir escalader le chemin pierreux qui mène sur les hauteurs de Cadenet, petit village du Sud Luberon où elle a grandi. À la fois déserts et spectaculaires, les lieux se prêtent à la méditation, à l’inspiration, à la respiration. C’est un – si ce n’est le seul – moment de pause dans son agenda de ministre. Car la très solaire Nadia Sammut est toujours en mouvement. « Je dois dormir trois heures par nuit », avoue cette hyperactive qui noircit des carnets entiers avec les idées qui lui viennent quand le monde dort encore. Comme si elle rattrapait le temps perdu : ces deux années passées, clouée sur un lit d’hôpital par de terribles douleurs au ventre.Une gastronomie sans chichis ni allergiesMalade coeliaque sans le savoir, cette cadette d’une joyeuse famille de gastronomes pour lesquels la table est synonyme de ciment social s’est empoisonnée à petit feu à cause d’une intolérance au lactose, aux sucres rapides et au gluten. Des substances qu’on trouve dans presque toute notre alimentation contemporaine. De cette épreuve, Nadia a tiré sa force et sa féroce envie d’agir pour redonner à tous, intolérants ou non, accès à une alimentation vivante et bienveillante, sans additifs ni allergènes, mais riche de bienfaits et d’émotions. Elle se plonge alors dans les recettes de sa grand-mère Claudette, née à Tunis, et qui ouvrit en 1975, à Lourmarin, La Fenière, une table très courue qui illustrait toute la générosité des cuisines méditerranéennes. Une table que sa belle-fille, Reine, reprendra dans les années 1980 avant de décrocher, en 1995, une étoile Michelin qui brille toujours au-dessus de l’auberge familiale. Sans relâche, Nadia a retravaillé chaque recette : les pâtes, le couscous de poisson, et même la pizza en s’ingéniant à n’utiliser ni fromage, ni blé. Pour tester sa version de la pizza, dont la pâte est confectionnée à base de farine de pois chiche, riz et sarrasin, elle a même lancé un camion à pizza dans les rues de Marseille : buzz immédiat ! À Paris, c’est son « couscous pour tous » à base de semoule de cactus qu’elle va tester, avec le même succès, qui l’encourage à lancer son Institut Cuisine Libre, afin de marier formation et création culinaire.« On a imaginé une table roulante, sorte de cuisine mobile où l’on dresse les plats devant chaque convive » En 2014, de retour à La Fenière, elle débute une fructueuse collaboration avec sa mère pour faire du restaurant la première table étoilée garantie sans gluten de France. Un modèle de gastronomie sans chichis. Ni allergies. Aujourd’hui, Nadia a entièrement repris la direction des fourneaux. Et nous accueille avec chaleur et simplicité, en salopette et baskets fabriquées avec des bouteilles de plastique recyclées : ici, on est naturel et écoresponsable jusqu’au bout des pieds !Même les bureaux de sa société sont en carton 100 % recyclable. Avec son compagnon, Ernest Do, lumineux maître sushi et sommelier expert en vins aussi vivants que la cuisine, elle fait le spectacle en salle : « Impossible pour moi de rester en cuisine sans voir les gens que je nourris. Alors on a imaginé une table roulante, sorte de cuisine mobile sur laquelle on dresse les plats devant la table de chaque convive. » L’occasion d’en apprendre un peu plus sur le secret de ses ravioles de châtaigne, de son gravlax de mulet, de ses légumes racines glacés tout juste récoltés dans le potager, ou de son fameux paris-lourmarin (version déjà culte du paris-brest à base de farine de pois chiche, crème pâtissière au lait d’amande et praliné gingembre). Autant de plats digestes et gourmands, aériens et ensoleillés, qui vous réconcilient avec la haute gastronomie. Nadia se défend pourtant d’être une cheffe : « Je n’arrive pas à me présenter comme cheffe. Je préfère dire que je m’efforce de nourrir : les autres mais aussi la terre. C’est à la fois un plaisir et une réflexion, un engagement. » Car pour le couple d’amoureux, La Fenière est bien plus qu’un hôtel avec piscine et un restaurant étoilé basé sur les cultures locales et visant l’autonomie agricole.« C’est un éco-lieu de vie dans tous les sens du terme, qui rassemble sur un même espace une oliveraie, un atelier culinaire, un incubateur d’entreprises agroalimentaires, un bistrot qui accueille aussi un espace librairie, un marché paysan et des rencontres de producteurs, un grand parc où déjeuner, échanger, faire la fête, etc. », égraine Nadia en grignotant de fines tuiles de pain au café, sous les canisses qui dessinent des ombres abstraites sur la terrasse.Un levain nommé Jean-PierreSavourant cette parenthèse enchantée, dans le calme absolu d’un après-midi d’automne, on évoque Kom & Sal, son entreprise de meunerie, boulangerie et pâtisserie aux farines locales, sans gluten, ni lactose, ni oeufs, créée en 2018. « Avec Ernest, on tenait à ce que l’accès au pain quotidien, aux biscuits, aux pâtisseries non allergènes ne soit pas réservé à ceux qui venaient manger à La Fenière. Au début, pour fournir Servair (société spécialisée dans la restauration à bord des avions), je cuisinais jusqu’à quatre cents pains au levain la nuit dans les cuisines du restaurant », rigole celle qui a aussi conseillé les boulangeries Kayser ou Noglu (les premiers restaurants cool et joyeux de cuisine sans gluten). Son levain maison, qu’elle bichonne au quotidien, est à ce point essentiel qu’elle lui a donné un nom : Jean-Pierre. Il vit dans chacune des irrésistibles tranches de pain aux châtaignes ou au sarrasin qui sortent des fours de Kom & Sal.Même s’il est aisé de commander en ligne (komandsal.fr) et de se faire livrer des assemblages de farines bio locales, des biscuits sarrasin/fenouil/citron ou des gressins, impossible de ne pas dévaliser l’épicerie du bistrot pour ramener dans ses bagages des pains moelleux à burger, ou ce craquant muesli de pois chiches et pomme.Son monde de demain Sa philosophie, Nadia la partage dans un superbe ouvrage, « Construire un monde au goût meilleur », qui vient de paraître aux éditions Actes Sud. « Je sais que ce monde plus responsable, que je défends et appelle de tous mes voeux, n’existe pas. Pas encore. Alors je me suis créé cette bulle à La Fenière, poursuit Nadia en se rapprochant inconsciemment de son compagnon. Un monde à nous dont on confie volontiers les clés aux autres. Histoire de le voir grandir. » Pour ce faire, elle fourmille encore de projets, littéraires pour commencer.« Mon but est de créer une collection aux Éditions du Possible qui serait dédiée aux gens inspirants. J’y travaille. On va aussi lancer une chaîne YouTube pour pouvoir poster des vidéos qui expliqueront à tous comment reprendre la main sur nos assiettes et notre bien-être. » En attendant, Ernest et elle prennent soin de leurs équipes, de leurs oliviers (qui produisent quelque quatre cents litres d’huile par an), de leur jardin potager, de leurs fournisseurs. Ils soutiennent aussi le développement de filières locales : pois chiches du Vaucluse, châtaignes de Collobrières, pommes de la vallée de la Durance, amandes bio de Provence, riz IGP bio de Camargue… Même en période de fermeture du restaurant, ça ne chôme pas à La Fenière. En collaboration avec Reine, on y produit des conserves et bocaux qui viendront nourrir les rayons du bistrot et de l’épicerie fine de sa sœur Julia, qui tient la très courue Épicerie L’Idéal à Marseille. Car chez les Sammut, construire un monde au goût meilleur se fait aussi en famille. Auberge La Fenière, 1680, route de Lourmarin, 84160 Cadenet.04 90 68 11 79.aubergelafeniere.com