Aux origines de la “narrative nonfiction” avec Robert S. Boynton

Nelly Kaprièlian
·4 min de lecture

En publiant ses entretiens avec les grandes plumes du journalisme littéraire, de Gay Talese à William Finnegan, de Jane Kramer à Adrian Nicole LeBlanc, Robert S. Boyton – qui enseigne le journalisme littéraire, ou narrative nonfiction, à la New York University – nous fait plonger dans les arcanes de la création du reportage littéraire à l’américaine. Car c’est en effet aux Etats-Unis que ce genre a pris une telle envergure, s’est imposé à la fois dans la presse et en littérature, et a vu surgir en grand nombre des maître·esses incontesté·es du genre, qu’il·elles viennent pour la plupart d’abord de la presse, ou parfois même du roman lui-même (Truman Capote, Norman Mailer), ou qu’il·elles finissent par en écrire (Tom Wolfe, Joan Didion).

De Nellie Bly, l’ancêtre du journalisme gonzo, à Tom Wolfe, qui a théorisé le genre du Nouveau Journalisme en 1973 ; de Gay Talese, qui, inspiré par ses racines italiennes, s’est impliqué intimement dans la vie quotidienne et familiale d’un parrain de la mafia, jusqu'à Ted Conover, qui s’est immergé dans une prison d’Etat, ou Adrian Nicole LeBlanc, qui a passé dix ans avec des habitant·es du Bronx, Robert S. Boyton retrace l’histoire d’un genre qui est devenu presque plus prestigieux que le roman aux Etats-Unis (et aussi vendeur) et livre le secret des méthodes de travail de chacun·e. Une bible de la narrative nonfiction.

“Le journalisme littéraire est comme une boîte à outils qui peut être utilisée par n’importe qui dans n’importe quel contexte, seulement limitée par l’engagement, l’imagination et la sincérité de l’utilisateur”

D’abord, comment définissez-vous précisément ce genre ?

Robert S. Boynton — Les gens utilisent toutes sortes de termes : narrative nonfiction, journalisme littéraire, reportage littéraire. Je préfère ce dernier terme, parce qu’il place le fait de “faire du reportage” au centre. Le journalisme littéraire est un terme que tout le monde comprend, mais sur lequel personne ne tombe vraiment d’accord. Je préfère une définition fonctionnelle : l’acte de journalisme littéraire a lieu quand quelqu’un explore le monde factuel d’une manière imaginative, le but étant de le re-décrire et de commenter sous forme d’histoire. Le journalisme littéraire maintient un attachement fort aux faits générés par le reportage et les recherches.

Pour ma part, je dirais que le journalisme littéraire est comme une boîte à outils qui peut être utilisée par n’importe qui dans n’importe quel contexte, seulement limitée par l’engagement, l’imagination et la sincérité de l’utilisateur. Les outils sont assez simples, tels que résumés par Tom Wolfe dans son texte manifeste sur le Nouveau Journalisme de 1973. Le journalisme littéraire comprend un élément visuel fort qui favorise la description de scènes et le dialogue au détriment de citations courtes ; c’est un genre qui prête attention aux nuances sociales, présume toujours du fait que l’écrivain écrit d’un certain point de vue, bien que pas nécessairement le sien, qu’il y ait de la subjectivité.

Où et quand est-il né ?

Même si le reportage littéraire est très américain, il a ses origines en Angleterre, dès le XVIIIe siècle, avec des auteurs comme Daniel Defoe, Jonathan Swift, Joseph Addison, Richard Steele et Samuel Johnson. La distinction entre fiction et non-fiction n’était pas aussi claire qu’aujourd’hui, et ils écrivaient en combinant de la fiction, des essais et du journalisme. La tradition se poursuit au XIXe et au XXe siècles avec Charles Dickens et George Orwell.

Aux Etats-Unis, Mark Twain, Stephen Crane, Nellie Bly, Jacob Riis, H. L. Mencken, Ernest Hemingway, Lillian Ross, James Baldwin, Joseph Mitchell, A. J. Liebling, John Hersey, et Tom Wolfe qui a popularisé la forme. Ce que nous considérons aujourd’hui comme du reportage littéraire a commencé à apparaître, par exemple, à travers les textes de Crane, Riis et Bly au sujet de New York City : ce sont eux qui ont établi le standard d’une forme distinctement américaine du journalisme littéraire.

Comme la technologie (la presse écrite, les services de dépêches, internet) a permis de délivrer des news plus rapidement, le besoin de journalistes pour les décrypter a augmenté. Et plus étonnant est le spectacle, plus grand est ce besoin de manier des concepts littéraires (satire, symbolisme, métaphore, allégorie, etc.) avec lesquels construire une histoire qui fasse sens.

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