Philippe Quesne : “Il va falloir entrer en résistance”

Fabienne Arvers
(Martin Argyroglo)

Qu’attends-tu de la déclaration annoncée pour mercredi 6 mai par Emmanuel Macron concernant le monde de la culture ?

Philippe Quesne - C'est évident que nous ne nous contenterons pas de petites phrases par tweets condescendants. A l'annonce du plan de déconfinement il y a quelques jours, nous avons tous compris que la culture ne faisait pas partie des domaines de "première nécessité"... Mais je pense que l'on est tous à attendre et à vouloir comprendre ce que le gouvernement envisage pour les arts en général. Quelles décisions et engagements économiques fermes sont prévus pour sauver nos secteurs, allant des indépendants aux structures ? Quelles sont les perspectives de réouvertures au public dans les lieux du spectacle vivant, festivals, musées, cinémas ?

En quoi est-il si important de sauvegarder le statut des intermittents du spectacle ?

Comme le dit Samuel Churin (comédien et membre de la coordination des intermittents et des précaires, ndlr), on a un système unique avec l’intermittence. Il faut lui rendre hommage, parce que même s’il a été maintes fois pilonné, c’est grâce à ce monde de l’intermittence qu’on fait vivre les machines culturelles du pays. Ce n’est quand même pas difficile de se décider pour une année blanche pour l’intermittence ! C’est au minimum ce qu’il faut faire car l’impact de la crise du Covid sur la culture va être immense. Et ça ne coûte pas plusieurs milliards d’euros, c’est pour ça que nous commençons à être en colère. On est début mai, ça devrait déjà être entériné car il y a encore de nombreux sujets à repenser rapidement pour la culture en France. Où sont-ils ?

Je m’inquiète parce qu’on sent que ça patauge aussi en Europe, et qu’il y a des décisions financières qui vont peut-être faire beaucoup de dégâts. Si les nouvelles tardent tant concernant la culture, c’est peut-être qu’ils n’osent pas se prononcer parce que ça va être un carnage. C’est vraiment “le théâtre et son trouble”, comme on se disait avec le metteur en scène Gwenaël Morin ! C’est nous laisser dans le trouble pour mieux, sans doute, faire des coupes franches bientôt.

Alors, c’est maintenant que notre lobby - si on peut employer ce mot-là comme pour certains domaines -, doit s’exprimer. Nous dépendons de l’argent public en grande partie, hormis quelques fondations qui aident nos secteurs, mais notre modèle économique dépend aussi d’une nécessaire vision sur la culture de la part de l'Etat. Il faut aussi faire parfois plus confiance aux visions des artistes pour réinventer une société. Et si les perspectives financières sont mauvaises, qu’ils nous les annoncent tout de suite, afin que l'on puisse se réorganiser ou se défendre.

De quelle façon ?

Il est important que nous aussi, on se transforme en lobby, employons des gros mots. Ce serait bien qu’on se réveille tous, comme c'est en train d'arriver. La tribune parue dans Le Monde me fait assez sourire parce qu’eux aussi, Omar Sy, Catherine Deneuve, Marion Cotillard, etc., n’auront plus de travail si les tournages s’arrêtent. C’est la première fois que l'on voit une chaîne formée aussi bien de petites compagnies que de blockbusters, tous à la même enseigne. C’est de l’inédit absolu ! Il y manque, c'est dommage, la présence des artistes visuels, un secteur souvent oublié, moins organisé que d'autres en corporation, mais qui pourtant détient des clés importantes concernant ce que l’on va avoir à repenser artistiquement. Par ailleurs, les statuts de plasticiens sont souvent très précaires.

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Avec ironie, depuis quinze jours, je m'occupe à faire des listes de ce qui pourra être possible de faire, si, comme on le pressent, les lieux culturels ne sont pas réouvrables pour obéir aux "normes sanitaires". Si les grands musées restent fermés, au lieu de réfléchir à comment ouvrir aux flux de visiteurs, il va peut-être falloir prêter les œuvres des collections publiques pour les voir chez nous, comme une médiathèque d'arts en appartement. Au théâtre ou à l'opéra, comment rebondir avec des salles fermées ? Organiser de déprimants spectacles à voir depuis sa voiture comme des drive-in ? Demander aux acteurs d'aller jouer, individuellement et masqués, animer des ehpad ou faire plus de clowns à l'hôpital ? Construire des cabines comme des sexshop pour écouter musicien ou poètes ? Proposer des costumes de taupes dans le métro en guise de protection ? Changer de métier...?

Cela dit, bien avant le coronavirus, nous devions déjà tous réinterroger nos pratiques au regard de ce qui se passe dans le monde et de la crise sociale et climatique. Le virus exacerbe ces questions qui se posaient déjà, et notamment celle de la politique culturelle dont nous avons besoin dans les années qui s'annoncent. Le principe des manifestations qui réunissent des foules dans la rue est arrivé à sa limite. Il est sans doute venu le temps d'actions plus individuelles et activistes, comme en organisent parfois Extinction Rebellion, en s'inspirant aussi de formes performatives issues des arts.

Le dernier grand symbole ces dix dernières années me semble être Notre-Dame-des-Landes, qui a en plus obtenu des résultats sur sa revendication des territoires, par de l’architecture, des cabanes et une réinvention de ce qu’est un mouvement de protestation. C’est fantastique comme espoir. Ça a été quelque chose de très important pour moi. Il faut qu’on se mobilise, le corona va durer et donc on a du temps. On rentre peut-être dans les années corona, et il faut mener une autre bataille en parallèle de la bataille sanitaire et du port du masque… En phase de déconfinement, les avions vont sans doute à nouveau circuler, mais je n’imagine pas qu’on va les faire voler aux quatre cinquièmes vides pour respecter les distances de sécurité - ce qui est pour le moment envisagé pour une réouverture des théâtres à la rentrée, cet automne. En France, on en est rendus à interpréter des rumeurs, c’est délirant.

La réflexion scénographique de ce que donnerait une salle aux "normes sanitaires", avec un fauteuil sur trois et un rang sur deux, ferait tomber les jauges de 1 000 places à 200 environ... Ironie du sort, dans les théâtres et les musées, on a un personnel relativement qualifié qui gère depuis des années des règles de sécurité délirantes sur le feu, les flux du public, et c’est aberrant qu’on ne fasse pas confiance à ce secteur-là, tout en laissant rouvrir les écoles démunies. Depuis les attentats, on a en plus pris l’habitude de fouiller les sacs à l’entrée. On a déjà ce personnel, contrairement par exemple à pas mal de cinémas qui ont peu d’ouvreurs et de personnel.

En tant que directeur du théâtre Nanterre-Amandiers et metteur en scène, qu'est-ce que le confinement a impliqué pour toi et tous les salariés et intermittents du théâtre depuis bientôt deux mois ?