Quelle place pour la non-fiction dans le paysage littéraire français ?

Sylvie Tanette
·3 min de lecture
© Renaud Monfourny (avec nos remerciements à la librairie Ici, Paris IIe arr.)
© Renaud Monfourny (avec nos remerciements à la librairie Ici, Paris IIe arr.)

Florence Aubenas, Emmanuel Carrère, Jean Rolin, Jean Hatzfeld, mais aussi Ivan Jablonka ou Joy Sorman. Si la narrative nonfiction est un genre anglo-saxon, on peut aujourd’hui parler de littérature de non-fiction en France. Les éditeurs comme Stock, P.O.L ou Les Editions de l’Olivier, parmi d'autres, l’intègrent à leurs collections aux côtés des textes de fiction. De nouvelles maisons lui sont entièrement dédiées. Les Editions du sous-sol ont contribué à faire découvrir le genre en France, avec la traduction de grands textes restés longtemps méconnus de ce côté-ci de l’Atlantique. De petites structures, comme Marchialy, sont nées dans son sillage. Et depuis douze ans, le succès de la revue XXI, vendue en librairie, montre qu’il existe un public pour ce type de littérature. Reste à définir si les écrivain·es d’ici développent une singularité par rapport à leurs homologues américain·es.

La zone du “roman vrai”

Si on cherche à reconstituer l’historique de l’engouement pour cette littérature en France, une date s’impose : janvier 2000. Jusque-là auteur de fiction, Emmanuel Carrère publie L’Adversaire, récit d’un fait divers où un faux médecin, Jean-Claude Romand, avait assassiné toute sa famille. C’est la consécration. Jean-Paul Hirsch, responsable de la communication chez P.O.L, se souvient : “Dans la maison, nous avons été sidérés par ce texte qui marque une rupture et obtient un retentissement énorme : nous en avons vendu 120 000 exemplaires et 600 000 en poche. Mais quand on l’a reçu, on ne s’est pas posé la question du genre. On n’avait jamais lu un truc pareil, c’est tout. Carrère avait une manière de nous raconter un fait divers comme personne ne sait le faire.”

Dix ans plus tard, un autre ouvrage fait sensation, aux Editions de l’Olivier cette fois : Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas (qui vient d’ailleurs d’être adapté au cinéma par Carrère – le film devrait sortir dans l’année). Dans ce livre, la grande reporter raconte une expérience d’immersion comme femme de ménage employée par une agence d’intérim.

“En 2008, c’était la crise, raconte son éditeur, Olivier Cohen. Florence voulait aller voir dans les profondeurs de notre société pour comprendre ce qui se passait. Je lui ai conseillé de lire Dans la dèche à Paris et à Londres d’Orwell, qui voulait savoir s’il était possible de vivre de petits boulots. Le livre a emballé Florence, mais ce qu’elle a fait est différent et ça a été un événement. On en a vendu plus de 300 000 exemplaires ; avec l’édition de poche on doit être à 450 000. Je pense que ça a changé quelque chose, et il y a un style Aubenas : comme Henri Cartier-Bresson, elle saisit l’instant décisif.” Le nouveau livre de Florence Aubenas, L’Inconnu de la poste, qui paraît ces jours-ci, a été tiré à 60 000 exemplaires.

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Dans ces années-là, parallèlement à ces deux coups d’éclat, d’autres auteur·trices travaillent sur cette zone du “roman vrai”, avec un succès certain. Jean Rolin, chez P.O.L, crée à lui seul une littérature d’enquête et de reportage très virtuose, en France avec La Clôture, en 2001 – voyage aux portes de Paris, boulevard Ney –, à l’étranger avec des textes comme Ormuz en 2013. On le retrouvait à l'automne dernier avec Le Pont de Bezon, une exploration de la banlieue parisienne qui s’est vendue à plus de 10 000 exemplaires. L’historien Ivan Jablonka obtient le prix Médicis en 2016 avec Laëtitia ou la Fin des hommes (Seuil), enquête sur un fait divers qui questionne la violence subie par les femmes. Le genre continue à se déployer sous différentes formes. En témoigne le dernier texte de Joy Sorman, A la folie (Flammarion), fruit de visites régulières dans un hôpital psychiatrique.

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