L214 reproche à Domino's Pizza d'importer son poulet du Brésil: sont-ils les seuls?

Marine Le Breton
Domino's Pizza s'attire les foudres de L214 pour la provenance et les conditions d'élevage de son poulet au Brésil.  (Photo: ASSOCIATED PRESS)

ALIMENTATION - Dans sa nouvelle vidéo, L214 s’attaque à l’un des géants de la restauration rapide, Domino’s Pizza. Dans celle-ci, dévoilée ce jeudi 9 juillet, l’association de défense des animaux avance que le poulet de la franchise de pizzas est importé du Brésil

Dans cette vidéo en caméra cachée, un employé affirme sans hésiter que la viande poulet, utilisée pour garnir les pizzas, vient du Brésil. Une information semblant être confirmée par des emballages filmés par l’association, qui indiquent clairement la provenance brésilienne du poulet.

Contactée par Le HuffPost, Raphaëlle Martinez, chargée de campagne chez L214, affirme que l’association travaille depuis plusieurs mois sur cette information, provenant de plusieurs “lanceurs d’alerte” au sein de l’enseigne de livraison de pizzas. Également sollicitée par Le HuffPost, Domino’s Pizza n’a pas encore répondu à nos questions.

Conditions d’élevage intensif

La pratique est légale. Mais à travers cette vidéo, l’association reproche à Domino’s Pizza l’utilisation de poulets élevés dans des conditions d’élevage intensif. “Les oiseaux vivent entassés dans des hangars, à près de vingt animaux par mètres carrés. Certains oiseaux sont difformes à cause d’une sélection génétique visant à maximiser leur vitesse de croissance et peinent à soulever leur propre poids; d’autres agonisent au sol. Déplumés et souvent malades, de nombreux poulets ne survivent pas à ces conditions d’élevage”, explique L214. 

L’association justifie aussi sa démarche par le fait que, dans son code de conduite et sur son site Internet, Domino’s Pizza affirme accorder une importance particulière au bien-être animal.

(Photo: Capture d'écran Domino's Pizza)

L’autre critique adressée à l’entreprise est évidemment l’impact écologique de l’import de viande à plus de 8000 kilomètres de la France.

Le Brésil, exportateur numéro 1 dans le monde...

Si l’on prend un peu de recul par rapport à Domino’s Pizza et même par rapport à la France, il faut avoir en tête qu’à l’échelle mondiale, le Brésil est l’exportateur de poulet numéro un.

“Les cinq plus grands exportateurs de volaille en 2017 sont d’abord le Brésil (6,7 milliards d’euros), puis les États-Unis (3,5 milliards d’euros), la Thaïlande (2,8 milliards d’euros), la Chine (2 milliards d’euros) et l’Union européenne (1,6 milliard d’euros)”, explique auprès du HuffPost Vincent Chatellier, ingénieur de recherche à l’Inrae, au laboratoire d’Études et de recherches en économie sur les structures et marchés agricoles, ressources et territoires.

L’UE elle-même fait partie des grands importateurs de volaille: même si la production européenne est importante, sa balance est déficitaire, elle exporte moins qu’elle n’importe. Par conséquent, il n’est pas du tout étonnant de retrouver du poulet brésilien en Europe.

“Le Brésil représente environ 35-40% des importations en Europe, ce qui correspond à 350.000 tonnes de volaille par an en moyenne”, poursuit le chercheur.

Jusque-là, on peut se dire que Domino’s Pizza agit en fait à peu près comme tout le monde. 

... mais bien moins en France

Ce qui surprend un peu plus, c’est que ce poulet se retrouve sur le sol français, car il s’agit ici d’une situation bien plus marginale que sur l’ensemble du territoire européen.

Graphiques à l’appui, Vincent Chatellier nous explique en effet que le Brésil est très, très loin d’être un fournisseur important de volaille pour la France. Pays-Bas, Belgique, Pologne ou encore Allemagne sont bien plus sollicités par l’Hexagone. 

(Photo: Inrae)

Ainsi, lorsque le poulet brésilien arrive en Europe, c’est majoritairement dans d’autres pays que la France. “Le premier importateur de volaille brésilienne, ce sont les Pays-Bas (171.000 tonnes). Viennent ensuite le Royaume-Uni (102.000 tonnes), l’Allemagne (51.000 tonnes), l’Espagne (27.000 tonnes)”, avance Vincent Chatellier. Et la France dans tout ça? Elle arrive bien loin derrière, avec seulement 162 tonnes de volaille brésilienne importée sur une année. S’ajoutent toutefois à ces 162 tonnes les poulets du Brésil qui ont transité par d’autres pays européens, comme les Pays-Bas. Dans les faits, il y a donc plus de poulet brésilien sur le sol français que ne l’indique ce chiffre. Même si cela reste faible par rapport aux autres États. “Le poulet qui arrive sur le marché français est très marginalement brésilien. Et ces viandes-là, quand elles arrivent, sont surtout utilisées pour faire des plats préparés”, poursuit-il.

Hormis ces plats préparés que l’on peut acheter en supermarchés (par exemple: des raviolis en boîte), le poulet du Brésil a de fortes chances de se retrouver “dans la restauration hors domicile”, indique Vincent Chatellier. C’est-à-dire au restaurant, dans les cantines ou les hôpitaux. Il faut d’ailleurs savoir qu’en dehors du domicile, environ 80% de la volaille est importée d’un autre pays.

Si le Brésil a été pour la France un important fournisseur au début des années 2010, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En 2013, les producteurs bretons étaient même complètement déboussolés par cette arrivée massive de poulets brésiliens. À tel point qu’aujourd’hui encore circule l’idée selon laquelle un poulet sur trois vient du Brésil, ce qui est faux. D’ailleurs, même dans l’Union européenne, les importations ont chuté en dix ans: de 712.000 tonnes en provenance du Brésil en 2010, on est passé à 361.000 tonnes en 2019, soit moitié moins.

Plusieurs explications à ce phénomène: des scandales sanitaires ayant endommagé l’image de la viande brésilienne, mais aussi l’essor des productions ukrainiennes et polonaises.

Si l’on devait résumer: “trouver du poulet importé en France n’a rien d’étonnant. Mais du Brésil, un peu plus”, indique Vincent Chatellier.

Une pétition contre Domino’s Pizza

Quel est donc l’intérêt pour Domino’s, si les faits sont avérés, de se fournir au Brésil? Une question de coût, certainement. Au détriment, selon L214, des conditions d’élevage des animaux.

À ce jour, “le code des marchés publics européens ne permet pas d’exiger que les poulets commandés soient français”, nous explique Éric Birlouez, agronome et sociologue de l’alimentation. De même qu’il “n’existe toujours pas pour l’instant la possibilité de mentionner origine France sur les poulets, ce qui permettrait aux consommateurs de faire des choix éclairés”. 

Ce n’est pas la première fois que l’association L214 s’attaque à Domino’s Pizza. Au début de l’année 2020, elle accusait l’enseigne de se procurer du poulet d’élevage intensif et donc peu soucieux du bien-être animal. Selon elle, Domino’s Pizza ne respecte pas les critères de l’European Chicken Commitment, une sorte de pacte engageant ses signataires -parmi lesquels Carrefour, Casino, Flunch et même KFC- à acheter du poulet selon certains standards d’élevage et abattage. 

Une pétition, lancée alors par L214 afin que Domino’s Pizza s’engage ”à cesser de s’approvisionner en viande de poulets issus des pires pratiques d’élevage et d’abattage”, a recueilli plus de 63.000 signatures. 

À voir également sur Le HuffPost: Vidéo choc de L214, inflitrée dans un élevage de poulets

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.