Pour la réouverture des écoles, enseigner avec un masque représente un défi de plus

Marine Le Breton
Enseigner avec un masque, un défi de plus pour la réouverture des écoles (Photo: martin-dm via Getty Images)

ÉDUCATION - Pour les élèves reprenant le chemin des écoles qui ont rouvert lundi 11 mai, le masque n’est pas obligatoire. Dans le cadre du déconfinement progressif, il le sera uniquement pour les élèves de 6e et de 5e, dont seuls les collèges en zone verte pourront rouvrir le 18 mai. Dès ce 12 mai, le port du masque est en revanche incontournable pour les enseignants “quand les règles de distanciation sociale risquent de ne pas être respectées”.

Ce que cela signifie, c’est que certains professeurs ne pourront pas se passer du masque, et même lorsqu’ils feront cours. Enseigner le visage masqué est certainement une première pour eux, et un challenge de taille par la même occasion.

Car “le visage d’un enseignant, avec leur corps, est un outil extrêmement important. Avec le masque, ils en sont privés, c’est comme enlever sa truelle au maçon”, affirme Françoise Lantheaume, sociologue et professeure des universités en sciences de l’éducation, contactée par Le HuffPost. “Les outils de travail des enseignants sont multiples. Ce sont des ressources intellectuelles comme les savoirs; matérielles, comme les tableaux, feutres, cahiers. Mais ils ont aussi leur voix, leur regard, et toutes les expressions faciales”, poursuit-elle.

Mise en scène

Cet outil est une véritable compétence professionnelle qui s’acquiert avec le temps. Citant les travaux de Dominique Bucheton, professeure des universités en sciences du langage et de l’éducation, sur les gestes professionnels des enseignants, parmi lesquels les gestes d’étayage, ainsi que ceux qui créent l’atmosphère ou le contrôle, Françoise Lantheaume insiste sur l’une des postures de l’enseignant, qu’elle compare à une posture de magicien. “Il s’agit de tout ce qui a à voir avec le récit, la métaphore, les jeux de mains, le déplacement: le corps est mis en jeu, on est dans l’ordre de la mise en scène. L’utilisation du masque transforme tout ça”, indique-t-elle.

Cette analogie avec la scène est aussi établie par la professeure de français Annabelle Martin Golay. “Comment lire ‘La Princesse de Clèves’ avec un masque?”, s’interroge-t-elle dans une tribune publiée sur Le Monde. Rappelant qu’il s’agit d’un ouvrage choisi en grande majorité par ses élèves de première pour l’épreuve du bac, elle se demande: “Pourquoi l’ont-ils choisi? Parce que j’ai l’espoir d’avoir réussi à rendre le texte vivant en l’incarnant, en l’expliquant pour eux non pas en décortiquant des ‘procédés de lecture’, mais en l’actualisant par mon être, en le rendant présent par ma voix, mon regard, mon expression, toute ma sensibilité: le tragique et le sublime de la scène d’aveu les ont touchés grâce à la restitution sensible d’une lecture incarnée. Que puis-je faire avec un masque qui altère ma voix, dérobe mon sourire, mange mon visage?”

Argumentant en faveur de la poursuite d’un cours virtuel “où l’on distingue la voix et les traits du professeur”, par rapport à un cours masqué, “cet effacement, à cette fausse présence, grevée d’un signe écrasant, où pointe en permanence la menace d’un virus qui contamine les relations avant de s’insinuer dans les corps”, Annabelle Martin Golay affirme concevoir son métier “comme une comédie parfaitement sincère où j’incarne le savoir que je veux transmettre” .

Réinventer le cours

Avec un masque, il reste toutefois aux professeurs leurs gestes, leur voix, leur regard. Faute d’expressions faciales, ils vont devoir “amplifier les mouvements du corps envers les élèves (...) Ils vont devoir jouer, mimer, encore plus qu’avant, le contenu de leur cours, véhiculer tout ce qui peut l’être à travers les mouvements du corps, porter littéralement le message avec les gestes et les attitudes, puisque les mimiques seront occultées”, estime ainsi Laura Abou Haidar, enseignant-chercheur à l’Université Grenoble Alpes, linguiste et didacticienne, dans un texte publié sur The Conversation

Renforcer “la connexion par le regard”, maximiser l’utilisation de sa voix, de sa mélodie et de ses intonations, harmoniser les mouvements du corps avec le regard, seront autant de gestes pouvant être mis en place par les enseignants pour pallier la moitié de leur visage caché, selon cette chercheuse, qui estime d’ailleurs que “cela constitue un vrai défi”.

Pour les élèves, les conséquences seront autres, et en fonction de leur âge. Pour les plus petits, “l’apprentissage à travers le mouvement de la bouche et de l’articulation” est particulièrement important, selon Françoise Lantheaume. “Les enseignants vont aussi devoir inventer à travers le masque, expliquer pourquoi il faut le porter, sans renforcer l’anxiété des enfants, puis en faire un objet d’apprentissage, un jeu”, estime-t-elle. Comme nous l’expliquions dans cet article, le port du masque par des adultes pourrait perturber les plus jeunes.

De manière générale, “les élèves cherchent à travers le visage du professeur l’approbation, le rire, le sourire”, affirme Françoise Lantheaume.

Autant dire que donner un cours avec un masque sera un défi de tous les jours pour les enseignants. Défi à ajouter au casse-tête que représente la réouverture des écoles en se pliant à un protocole sanitaire actant, entre autres, le maintien permanent des gestes barrières, l’interdiction des jeux collectifs dans la cour de récréation ou encore de la désinfection des salles et du mobilier plusieurs fois par jour.

À voir également sur Le HuffPost: Commencer le déconfinement par l’école, un sujet qui fait aussi débat en Norvège et au Danemark

LIRE AUSSI

Les modalités de réouverture des crèches à partir du 11 mai

Déconfinement: ce qu'on a le droit de faire (ou pas) le 11 mai

Love HuffPost? Become a founding member of HuffPost Plus today.

This article originally appeared on HuffPost.