Rana Gorgani, la danse soufie au féminin

Tandis que les salles de spectacle vivant restent fermées, la danseuse soufie Rana Gorgani a trouvé le parfait subterfuge pour prolonger l’émerveillement de son public : des réunions Zoom.Sa jupe aux lourds drapés tournoie, comme le fait la Terre autour du Soleil, une main qui serpente et dans l’autre un tambour : la danse soufie donne le vertige autant qu’elle envoute. Rana Gorgani est l’une des rares danseuses soufies à se produire en public. Mais en 2021, peut-on encore parler de « public » ? Celui de Rana Gorgani est une assemblée dématérialisée : des personnes qu’elle rencontre et qu’elle initie via une réunion Zoom. Et alors que le monde entier est à l’arrêt, sans culture, le mouvement giratoire du soufie est une manière pour Rana Gorgiani de « donner un sens à l’existence ». « Comme si inconsciemment j’étais en train d’enfreindre une règle »Depuis 2011, année de ses premiers tournoiements sur scène, que la Franco-iranienne surprend. Et pour cause : la danse des derviches tourneurs – pratique spirituelle et ancestrale répandue de la Turquie à l’Afghanistan – est traditionnellement réservée aux hommes. Voir une femme s’y adonner est rare, surtout hors des cérémonies familiales ou en huis-clos. Même Rana a longtemps pensé « qu’il fallait que ça reste dans un cadre privé », a-t-elle confié à l’AFP.Mais la femme, chevelure ébène aux épaules, un jour d’été au festival en plein air de Montpellier, s’autorise quelques tours. Elle était seulement venue pour présenter les danses traditionnelles persanes. Les regards alors s’attardent et soudain la voilà prise d’une panique et forcée de s’arrêter quelques secondes : « comme si inconsciemment j’étais en train d’enfreindre une règle », se souvient-elle. Rana Gorgani repart de plus belle, en tournant encore plus vite. Devant le tonnerre d’applaudissement, elle se dit finalement que « tout vas bien ». Des inconnus viennent la voir en coulisses, les yeux humides, pour la remercier. « Il y a eu ce déclic », constate la derviche, ajoutant qu’avec cette pratique « je ne montre pas, je suis moi ».Une danse qui n’a pas de genreDans le soufisme, vision mystique de l'islam, « l’âme n'est ni masculine ni féminine », affirme la danseuse. Être derviche et femme ne « va pas à l'encontre de cette spiritualité ». « On tourne, homme ou femme, avec une robe ample ou une jupe ; on dit que le tissu qui vole révèle l'âme », explique Rana Gorgani. Un paradoxe l’a toujours intriguée : dans les pays musulmans, les derviches hommes portent cette longue jupe en public, symbole féminin, alors que les femmes dansent en cachette. « En Europe, j'ai la chance de pouvoir m'exprimer artistiquement et librement », dit-elle.La danse soufie est connue sous le nom de Samâ (l’écoute en arabe), cette « audition spirituelle » qui permet de parvenir au « hâl » (état en arabe, soit l'état qui mène à l'extase), au fil des rotations qui se font « toujours du côté gauche, celui du coeur, et dans le sens de la rotation de la Terre autour du Soleil ». Rana Gorgani emprunte la voie soufie dès l’âge de 14 ans, à l'occasion de sa première visite dans son pays d'origine. Pendant de longues années, elle s'initie en participant à de nombreuses cérémonies en Iran mais aussi en Turquie, souvent secrètement.En France, celle dont les parents ont quitté́ l'Iran après la révolution islamique lâche une carrière de comédienne pour se consacrer au Samâ. « Jalal al-Din Roumi disait "plusieurs voies mènent à Dieu, j'ai choisi celle de la musique et de la danse". Ça a été mon cas", sourit-elle, en référence au célèbre poète soufi du 13e siècle dont les adeptes ont fondé́ la confrérie des derviches tourneurs. Elle se lie d'amitié́ avec des derviches en Turquie, berceau de la confrérie, qui disent « comprendre » sa démarche.« Méditation en mouvement »Depuis la pandémie, cette diplômée en anthropologie de la danse et en ethnomusicologie donne des cours via Zoom, à chaque nouvelle lune et pleine lune. À sa grande surprise, l'expérience s'avère « extrêmement intense », tant ses élèves avaient un besoin de « donner un sens à l'existence » et « de connexion avec leur être profond ». « Une centaine de personnes du monde entier ont participé́ à la première session au premier confinement, puis j'ai reçu de plus en plus de demandes », se rappelle-t-elle. Avec cette « méditation en mouvement », « je crois avoir aidé certaines personnes à se révéler à elles- mêmes ».Elle ose danser sur de la musique traditionnelle, mais aussi sur les notes du piano de son complice Simon Graichy, ou encore sur une chanson de Jacques Brel interprétée par le duo Bird on The Wire. « Là où je vois des états de grâce », conclut-elle.