Gloria Steinem : “Nous avons un leader qui n’a pas été élu par le peuple”

Fanny Marlier
·4 min de lecture
© David Sandison/Writer Pictures/Leemage
© David Sandison/Writer Pictures/Leemage

Une combattante itinérante. C'est comme ça que se définit Gloria Steinem, icône, rock-star – n'ayons pas peur des mots – et féministe américaine. Journaliste, militante, conférencière, autrice, elle a cofondé le magazine Ms. et plusieurs organisations américaines promouvant l'égalité femmes-hommes. A 86 ans, celle qui a toujours vu dans le voyage une nécessité absolue pour le combat des droits des femmes continue de sillonner l'Amérique. De sa lutte pour l'avortement à son combat pour l'égalité, en passant par son enquête undercover auprès des Bunny du Playboy Club de New York, un biopic, The Glorias (de Julie Taymor, avec Alicia Vikander, Julianne Moore et Janelle Monáe), vient même de lui être consacré.

Gloria Steinem a aussi le goût des mots et des slogans. Ceux qui rassurent, amusent, inspirent, et qu'elle surnomme la “poésie du quotidien”. Farouche opposante à Donald Trump et militante chevronnée, nul doute que le titre de son nouveau livre a quelque chose de provocateur : La vérité vous libérera mais d'abord elle vous mettra en rage – Réflexions sur l'amour, la vie, la révolte. Elle y chronique sa vie et sa carrière à travers toute une collection de citations récoltées lors de ses voyages ou auprès de ses amies (Audre Lorde, Maya Angelou, Alice Walker, Flo Kennedy, bell hooks…). Une compilation aux airs de mantras qui ne donnent qu'une seule envie : faire la révolution.

Crise sanitaire oblige, elle n'a pas pu se déplacer en France, mais nous a accordé un long entretien sur Zoom depuis la Californie, chez une amie. Elle y est entourée d'un petit bureau en bois, d'un tableau avec vue sur mer et de lampes chandeliers. Nous, d'un frigo, d'un livre de cuisine et d'une pile de factures.

Vous incarnez un féminisme de terrain, combatif et déterminé. Comment apprend-on ces leçons, qu’est-ce qui vous a donné autant de force toutes ces années ?

Gloria Steinem — Je pense que ma force vient vraiment de mes voyages et de ma capacité d’écoute. Parce que je passe le plus clair de mon temps sur la route pour aller à la rencontre de femmes incroyables, j'ai réalisé combien le féminisme est une lutte universelle, sensible et drôle. La plupart des formules et citations que j'utilise comme des mantras viennent en réalité de ces voyages.

“En 2016, Donald Trump a perdu l’élection présidentielle par près de deux millions de voix”

Le titre de votre nouveau livre est La vérité vous libérera mais d’abord elle vous mettra en rage : en quoi cela résonne-t-il avec le présent ?

Je ne sais pas comment cela est traduit en français, mais en anglais la phrase est “will piss you off”. Ce que l'on peut traduire par “mettre en colère”, mais avec une connotation beaucoup plus drôle et familière peut-être… Cette phrase me semble très éloquente au regard de ce qui se passe aux Etats-Unis en ce moment même. Nous avons un leader qui n'a pas été élu par le peuple et qui ne bénéficie en réalité d'aucun soutien populaire. Prendre conscience de cette vérité libère en un sens de la pression ou de l'injonction à respecter et à honorer cet homme. Mais, bien sûr, cela nous met en rage également car cela prouve combien le système en place doit être changé !

Un autre mode de scrutin serait-il possible d'après vous ?

Oui, car le collège électoral qui attribue un certain nombre de votes à chaque Etat et outrepasse en quelque sorte le vote populaire pourrait être éliminé. En 2016, Donald Trump a perdu l’élection présidentielle par près de deux millions de voix contre Hillary Clinton. Il a gagné uniquement grâce au collège électoral, un mode de scrutin inscrit dans la Constitution par les Etats esclavagistes à la fondation de ce pays. Le verdict final n’a pas représenté les voix des citoyen·nes. Depuis les années 1940, des sondages d’opinion révèlent que les Américain·es sont en réalité favorables à la suppression de ce collège électoral.

Quel événement vous a donné envie de militer activement ?

Ce qui m'a profondément donné envie de devenir une activiste, c'est avant tout ma rencontre avec d'autres militant·es. En grandissant, j'ai été frappée par les profondes injustices raciales qui gangrènent mon pays. Puis il y a eu mon entrée dans le monde du travail, où j'ai d'autant plus pris conscience des injustices liées à mon genre. Quand j'ai démarré, il était impensable qu'une femme journaliste puisse couvrir la politique. Je ne pouvais qu'être révoltée face à ces inégalités, et la seule solution était d'agir collectivement contre.

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