Restauration, hôtellerie : ces secteurs lourdement impactés par la crise du spectacle vivant

François Moreau
© We Love Green

“Et c’est le même cirque chaque année”, nous prévient Alberto, un habitué du Hellfest. Largement documenté par la presse régionale autant que par la presse nationale, le traditionnel raid de festivaliers déboulant dans les rayons du centre commercial Leclerc de Clisson (Loire-Atlantique) ressemble à la Chevauchée des Walkyries.

Situé à quelques encablures seulement de l’entrée du site du festival, l’hypermarché de la petite localité de moins de 7000 âmes – qui accueille chaque année en juin l’un des plus grands rassemblements de France (180 000 festivaliers sur trois jours l'an passé) – se met au diapason et arbore les couleurs aux cinquante nuances de noir de l’événement metal le plus réputé du globe.

“Les ventes de boisson et tout ça, pour le Leclerc, c’est gigantesque”, nous confie Quentin. Directeur d’un établissement de restauration rapide placé à 200 mètres à vol d’oiseau de l’antre de Ben Barbaud, fondateur du festival, il cumule aussi la casquette de logeur.

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Chaque année, depuis dix ans maintenant, il héberge une quinzaine de personnes venues en découdre dans les circle pits de cette grand-messe noire, à raison de 80 euros par nuit et par tête de pipe : “Je te dis ça, mais attention, c’est open bar. Le frigo est toujours plein, les bières sont fraîches, le jeudi, quand tout le monde arrive, on se fait un énorme barbecue.” A Clisson, les riverains ont l’habitude de dire que cet argent paie la taxe d’habitation : “Pour moi, c’est de l’argent gratuit, en revanche, pour d’autres, c’est quelque chose de non négligeable. Certains attendent vraiment ce moment, c’est un vrai plus pour eux.”

La carte

Oui, mais voilà, la 15e édition du Hellfest ne se tiendra pas du 19 au 21 juin. Comme près de 4000 événements culturels qui devaient avoir lieu entre le mois d’avril et le mois d’août, le rendez-vous metal de l’année a dû être annulé. Interdiction des grands rassemblements oblige. Outre leur impact désastreux sur le secteur de la culture, fragile mais ébranlé de façon inégale, les mesures pour lutter contre l’épidémie de Covid-19 touchent directement des acteurs non culturels, dont l’économie dépend directement du bon déroulement de ces réunions populaires.

Françoise Benhamou, économiste, professeure à l’Université Paris-XIII et à Sciences-Po, auteure de L’Economie de la culture (Editions La Découverte, 2017), nous éclaire : “On considère en général que l’économie de la culture représente 2,3 % du PIB – c’est ce qui est rapporté par le ministère de la Culture. Après, il existe toute une économie qui gravite autour de cette économie-là, et notamment autour des festivals. Une économie très liée au secteur touristique. Le secteur touristique représente, lui, à peu près 7,3 % du PIB. Cela crée un effet d’activité à un moment donné, qui représente pour l’écosystème territorial quelque chose d’important. Au niveau national, c’est moins vrai.”

En d’autres termes, la suspension d’un événement culturel n’affecte pas nécessairement les revenus du tourisme à l’échelle nationale.

Elle poursuit : “Une publication du ministère de la Culture ("Etude sur l’estimation rétrospective de l’impact économique d’un ensemble d’événements culturels uniques ou d’équipements culturels récents", publié en février 2014 – ndlr) sur l’annulation des Festivals d’Avignon et d’Aix-en-Provence il y a un certain nombre d’années du fait de la grève des intermittents (en 2003 – ndlr), montre qu’au niveau global il n’y a pas eu un effet si important : les touristes qui auraient voulu fréquenter le festival ont dépensé ailleurs.”

Le territoire

Le cataclysme en cours, inédit, risque fort de chambouler cet état de fait. Il affecte autant le secteur du tourisme que celui de la culture, remettant par la même occasion au cœur des préoccupations la notion de territoire et ceux qui le font vivre. A Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) se déroule chaque week-end de la Pentecôte depuis 1983 Art Rock, un festival pluridisciplinaire ayant la particularité d’investir le centre-ville. Une étude de 2016 réalisée par le GECE, un cabinet d’audit indépendant basé à Rennes, a calculé que les retombées économiques sur le territoire de l’agglomération briochine s’élevaient à 1,8 million d’euros.

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