Samuel Laurent : “Sur Twitter, avoir une position nuancée ne vous apporte rien”

Mathieu Dejean
·3 min de lecture
© Philippe Quaisse/Les Arènes
© Philippe Quaisse/Les Arènes

“Twitter fut un plaisir, une drogue, puis c'est devenu du travail, et c'est désormais une corvée.” En une phrase, Samuel Laurent résume l'évolution de son rapport à la plateforme de microblogging. Depuis 2008, Twitter a acquis une importance démesurée, notamment pour les journalistes et les politiques. En France en 2020, il comptait ainsi 4,26 millions d'utilisateur·trices quotidien·nes. Chaque jour, de nouvelles polémiques naissent désormais sur cet espace virtuel, et animent les rédactions. Aux yeux de l'ancien chef du service des “Décodeurs” du Monde, cette obsession est dangereuse. Dans J'ai vu naître le monstre (Les Arènes), témoignage personnel glaçant, il raconte comment le réseau, jadis perçu comme une agora irrévérencieuse, est devenu le lieu d'une guerre de tranchées entre des armées de trolls toujours plus vindicatives.

Comment était le Twitter des débuts ?

Samuel Laurent — C’était un réseau sur lequel il y avait surtout des geeks parisiens, trentenaires ou vingtenaires, qui étaient dans la culture du LOL. On faisait des blagues, on s’amusait, dans un entre-soi de jeunes technophiles. Il y avait cette positivité des réseaux sociaux : on était convaincus de participer à une révolution de l’information, et à une révolution démocratique – le grand symbole de ça, c’étaient les Printemps arabes en 2011, qui se passent en partie sur Twitter. Ce réseau devient émancipateur à nos yeux. On est dans l’utopie technologique : c’est la conversation globale, on pense que le libre marché de l’information va mettre à bas les dictatures.

Pourquoi les journalistes ont-il·elles été immédiatement fasciné·es par Twitter ?

Il y avait cette vision très utopique qui correspond à ce qu’on appelait à l’époque le “web 2.0”. Beaucoup de sites se sont créés entre 2007 et 2008 : Mediapart, Slate, Rue89... Le discours qui dominait était celui du renversement de l’ancien monde journalistique. C’était grisant. On était sur d’autres modèles, d’autres formes de journalisme, on faisait des choses plus décalées. Et Twitter permettait d’avoir de la reconnaissance et de la notoriété. C’était une formidable manière de montrer qui on était, de se faire connaître et reconnaître, avec ce côté bizarroïde et ludique de devoir être “influent”. En 2013, l’année où je tweete le plus, je suis à 50 tweets par jour en moyenne, dimanche compris. J’étais accro. Quand on était journaliste web à l'époque, on ne sortait pas beaucoup, on faisait du bâtonnage de dépêches, et Twitter était un outil qui nous permettait de nous amuser au travail, tout en nous donnant un avantage comparatif par rapport à ceux qui n’y étaient pas : on voyait ce qui buzzait, ce qui marchait, ce qui faisait tendance.

Comment Twitter a-t-il dégénéré ?

L’arrivée des politiques et des militants en 2012 a changé la donne. Ils ont amené une culture toxique de l’échange vif, du troll, de la provocation. J’ai connu mes premières vagues de harcèlement avec La Manif pour tous en 2013. Comme je faisais de la vérification factuelle, j’étais particulièrement exposé à leur vindicte. Le Twitter des débuts, rigolard, s’est estompé au profit d’un Twitter des indignés professionnels. Désormais, même les chefs d’Etat et les ministres réagissent, voire surréagissent à l’actu sur Twitter.

“Le Twitter des débuts, rigolard, s’est estompé au profit d’un Twitter des indignés professionnels”

C’est le médium qui est à l’origine de cette grammaire particulière ?

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