EN IMAGES - Simone de Beauvoir : retour sur la vie de la théoricienne du féminisme

Virginie Guichaoua
·11 min de lecture
Photo by Bettmann / Contributeur
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Il y a trente-cinq ans, la philosophe, écrivaine et figure du féminisme, Simone de Beauvoir, disparaissait à l’âge de 78 ans. Née le 9 janvier 1908, celle qui fût sa vie durant la compagne Jean-Paul Sartre, a en grande partie consacré son existence à la cause des femmes, assumant pour elle-même et pour d’autres la volonté de vouloir échapper à un destin tout tracé qui mène au mariage ou encore à la maternité.

Elle a refusé plusieurs fois de se marier avec Sartre

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre formaient à eux deux un des couples les plus mythiques et anticonformistes du XXe siècle. Attachés l’un à l’autre tout en revendiquant être un couple “libre”, les deux intellectuels vivaient selon les propres mots de Sartre un amour “nécessaire” qui ne devait cependant pas s'interdire des amours “contingentes” ou “secondaires”. Si l’auteur de la Nausée proposera à sa compagne de vivre avec lui à date régulière un “bail renouvelable de deux ans”, la journaliste allemande Julia Korbik nous apprend également dans son livre Oh, Simone ! paru en 2020, que le chef de file du mouvement Existentialiste avait aussi au cours de sa vie plusieurs fois demandé sa chère et tendre en mariage.

VIDÉO - Le portrait de Simone de Beauvoir :

Lorsque Sartre lui demande la première fois sa main, la jeune femme s’en trouve tout d’abord surprise, explique Julia Korbik, qui souligne que cette dernière ne comprenait pas comment son conjoint, qui passait son temps à parler de liberté, pouvait envisager de se marier. “Pour elle, le mariage bourgeois est à l'opposé de la notion de liberté, ses parents en sont le parfait exemple”. Ce “non” catégorique n’arrêtera pourtant pas le philosophe qui persistera à demander une seconde fois à sa belle de l'épouser. Mais bien décidé à conserver sa liberté, Simone de Beauvoir lui opposera une nouvelle fois un refus net.

Photo credit should read STF/AFP via Getty Images
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Elle n’a pas toujours eu une âme de militante

Devenue une véritable icône féministe depuis la parution de son ouvrage Le Deuxième Sexe en 1949, dans lequel elle propose une réflexion philosophique sur la condition des femmes, Simone De Beauvoir ne s’est cependant pas toujours considérée comme une militante féministe. Selon la journaliste Julia Korbik, à l’époque de la parution de son ouvrage, il n'existait pas encore de mouvement féministe avec lequel elle pouvait réellement travailler. Ce n’est qu’à partir des années 1960 que son implication dans la cause féministe prendra de l’ampleur. Celle-ci présidera en 1971 le mouvement de lutte pour le droit à l'avortement Choisir la cause des femmes et deviendra également présidente de La ligue pour le droit des femmes en 1974, un an avant la loi Veil, qui marquera la dépénalisation de l'avortement.

Une élève surdouée

Dès son plus jeune âge, Simone de Beauvoir s’est distinguée naturellement par ses capacités intellectuelles. Celle dont le propre père disait d’elle qu’elle avait “un cerveau d'homme” a très tôt été une brillante élève, convaincue que les études peuvent aider les filles à se sortir de la condition dans laquelle elles se trouvent généralement réduites. En 1924, elle obtiendra avec mention “bien” la première partie de son baccalauréat et l’année suivante, elle passera avec succès la seconde partie, à la fois en philosophie et en mathématiques élémentaires. Au concours d'agrégation de philosophie en 1929, elle terminera deuxième, juste derrière un certain Jean-Paul Sartre, son futur compagnon de vie de trois ans son aîné.

Elle a posé nue

En 1952, Simone de Beauvoir qui se trouve alors en voyage aux États-Unis accepte de poser pour le photographe Art Shay, qui réalisera d’elle un très célèbre portrait la montrant de dos et nue dans sa salle de bain. Photographiée un jour de grande chaleur alors qu’elle se trouvait chez une amie à Chicago, celle qui s’apprêtait à prendre une douche se laissera saisir sans fausse pudeur par l’objectif du photographe de Life et de Time. Un cliché qui fera date, mais étonnamment encore polémique en 2017, lorsque la comédienne Camille Lockhart voudra l’utiliser pour l’affiche d’une pièce de théâtre. Censurée par la société JC Decaux, la photo de la philosophe dénudée fera scandale et se verra retirée des enseignes publicitaires parisiennes, provoquant la colère de Camille Lockhart. “Ce n’est pas une photo volée, c’est la photographie d’une femme remplie d’amour, de joie, de vie, qui se laisse voir, qui laisse voir son corps, parce qu’elle l’aime son corps, et que son corps est beau”, se défendra l’actrice dans un tweet vengeur, déplorant qu’en 2017 en France, on censure “une photographie d’art, avec un c*l innocent”.

Photo by Art Shay
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D’où lui vient le surnom de “Castor” ?

Souvent attribué à tort à Jean-Paul Sartre, le surnom de “Castor” dont était affublée Simone de Beauvoir n’est pas une invention du promoteur de l’Existentialisme. Ce nom charmant lui a en réalité été donné dès 1929 par René Gabriel Eugène Maheu, son camarade de promo lorsqu’elle était étudiante à la Faculté des lettres de la Sorbonne, qui avait voulu la nommer ainsi en imaginant que son nom “Beauvoir” sonnait comme “beaver” qui veut dire castor en anglais. “Vous êtes un castor. Les castors vont en bande et ils ont l’esprit constructeur”, expliquera-t-il à la jeune femme, qui a tout de suite accepté d’être identifiée à ce bâtisseur hors pair. Après le décès de Sartre en 1980, cette dernière publiera d’ailleurs les lettres que celui-ci lui avait adressées au cours de sa vie, choisissant d’intituler ce recueil Lettres au Castor.

Son amour secret avec le réalisateur Claude Lanzmann

Si sa relation avec Jean-Paul Sartre est certainement la plus connues de toutes, le cœur de Simone de Beauvoir ne battait cependant pas que pour un seul homme. Entre 1952 et 1959, elle a vécu une autre histoire avec le cinéaste Claude Lanzmann de 17 ans son cadet.

VIDÉO - Claude Lanzmann : l'engagement incarné

C’est en devenant le secrétaire de Sartre dans les années 50 que le futur réalisateur – qui était à l’époque jeune journaliste – avait fait la connaissance de la philosophe, pour qui celui-ci a eu immédiatement le coup de foudre. “J'ai aimé aussitôt le voile de sa voix, ses yeux bleus, la pureté de son visage et plus encore celle de ses narines”, expliquait en 2018 le principal intéressé au journal Le Figaro. Âgé à l’époque de 27 ans alors que la jolie brune en avait 44, il s’empressera de la séduire.

Photo by Bettmann / Contributeur
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Ensemble, les deux amants vivront une passion secrète et enflammée dont témoigne les nombreuses lettres qu’ils s’échangeaient. “Toi mon enfant chéri, tu es mon premier amour absolu, celui qu'on ne connaît qu'une fois ou jamais. Je suis ta femme à jamais”, lui écrivait ainsi Simone. De son côté, le fondateur de la revue Les Temps modernes qui partageait la vie de la philosophe à la même époque, ne se montrera pas jaloux de cette idylle entre son jeune secrétaire et sa compagne. “Nous avions chacun nos jours avec elle”, souligne le réalisateur, qui dresse de la romancière le portrait d’une femme “formidablement charnelle”. “Elle était féministe, mais féminine et aimait les hommes”.

Sa passion brûlante avec l’écrivain Nelson Algren

Parmi les amants de Simone de Beauvoir, l’écrivain américain Nelson Algren est peut-être l’homme avec lequel cette dernière s’est le plus épanouie. “Simone de Beauvoir a toujours dit que son séjour aux États-Unis pour rejoindre son amant américain en 1950 avait été le moment le plus heureux de sa vie”, révélait dans son roman Beauvoir in love publié en 2012, l’autrice Irène Frain. C’est en 1947 que la compagne de Sartre rencontre Nelson Algren avec qui elle vivra pendant quinze ans une passion dévorante. De cette liaison restée longtemps secrète du grand public, elle en tirera un livre, Les Mandarins paru en 1954. “Simone et lui buvaient beaucoup. Il exige d'elle un amour absolu qu'elle ne peut pas lui donner parce qu'elle est sous l'emprise de Sartre, y compris matériellement. Elle le secondait et il lui donnait de l'argent. C'était le boss. Il donnait l'ordre qu'elle rentre et elle rentrait. Ensuite, tous deux se sont efforcés de le cacher pour construire leur légende”. Malgré sa loyauté à son conjoint, l’intellectuelle de Saint-Germain-des-Prés gardera dans son cœur jusqu’à sa mort son amant américain et désirera même se faire enterrer avec l'anneau de celui-ci à son doigt.

Qui est Sylvie Le Bon, sa fille adoptive ?

Bien qu’elle n’ait pas eu d’enfant naturel, Simone de Beauvoir a tout de même une héritière. Il s’agit de Sylvie Le Bon, qui bien qu’adulte au moment de leur rencontre, a été adoptée par la philosophe. Studieuse élève d'hypokhâgne venue de Rennes à Paris pour ses études, elle s’est un jour décidée à écrire à sa mère adoptive dans l’espoir de la rencontrer. Quelques temps plus tard, cette dernière lui donnera rendez-vous, soulignant dans son livre Tout compte fait paru en 1972 qu’elle et sa jeune protégée “s’étaient choisies”. C’est pour confier son œuvre à une personne de confiance que l’autrice décidera par la suite d’adopter Sylvie, qui au début réticente à l’idée de cette filiation, finira par accepter. “Nous nous sommes connues pendant vingt-six ans. Elle estimait que j’aimais et comprenais son œuvre, et elle a voulu me la confier. J’étais d’accord, en tant qu’amie. Quand elle a parlé d’adoption, j’ai tiqué parce que nous n’avions pas du tout un rapport mère-fille. Mais quand est arrivée la mort de Sartre, j’ai changé d’avis. En 1981, elle m’a donc adoptée et j’en remercie le ciel tous les jours”, confiait en 2018 à Libération celle qui cultive une étonnante ressemblance avec son mentor. Elle raconte toutefois avoir dû calmer la jalousie de sa propre mère. “J’ai expliqué à ma mère que je ne la reniais pas et que c’était un procédé juridique pour gérer une œuvre littéraire”.

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Photo by MIGUEL MEDINA/AFP via Getty Images

Elle était bisexuelle

Femme libre avant tout, Simone de Beauvoir a aussi connu quelques aventures avec des femmes. À l’époque où elle était enseignante au lycée Molière, elle a entretenu plusieurs relations avec certaines de ses élèves – comme Olga Kosakiewitch – avec qui elle formera un triangle amoureux avec le concours de Jean-Paul Sartre. Mais ce n’est pas la seule femme qu’elle accrochera à son tableau de chasse. Plus polémique, la romancière et essayiste entretiendra également une liaison avec une autre de ses élèves, Bianca Bienenfeld, âgée à l’époque des faits de 16 ans.

Éblouie par les facultés intellectuelles de sa prof de philo, la jeune fille osera un jour lui déclarer son admiration par écrit. Une lettre à laquelle la principale intéressée s’empressera de répondre et à qui elle proposera des rendez-vous en privé. Dans les années 30, une relation démarre ainsi entre les deux femmes pour le plus grand bonheur de Bianca qui ne tarde toutefois pas à déchanter. Car éprise de libertinage, Simone de Beauvoir ne garde bientôt plus son amante pour elle seule. Après un pacte passé avec Sartre, elle tentera avec succès de jeter sa jeune protégée dans les bras de celui-ci. “Simone de Beauvoir puisait dans ses classes de jeunes filles une chair fraîche à laquelle elle goûtait avant de la refiler, ou faut-il dire plus grossièrement encore, de la rabattre sur Sartre”, écrira à soixante-dix ans passés Bianca, qui se croyant aimée sincèrement des deux intellectuels, s’apercevra au fil des années qu’elle n’était en réalité que leur jouet. “Elle est la seule personne à qui nous ayons vraiment fait du mal”, reconnaitra un jour l’écrivaine dans une lettre adressée à son partenaire de vie.

Son livre, Le Deuxième Sexe, interdit par le Vatican

Ouvrage fondateur du féminisme moderne, Le Deuxième Sexe paru en 1949 n’a pas toujours goûté au succès d’édition qu’il a de nos jours. Si le livre s’est vendu relativement bien (à plus de 22 000 exemplaires) dès les premières semaines de sa sortie, rapidement celui-ci a fait face à une campagne de dénigrement orchestrée notamment par des catholiques qui abhorraient cet ouvrage totalement scandaleux à leurs yeux. Faisant explicitement la critique du mariage, de la maternité ainsi que la promotion avant l’heure de l’avortement, l’ouvrage fondateur de Simone de Beauvoir sera carrément mis à l’index par Le Vatican et interdit en 1956 à la lecture par les fidèles, puisque jugé contraire à la foi catholique.