Voici les BD préférées de Virginie Despentes

Vincent Brunner
·4 min de lecture

“Personnellement je suis assez nul en BD, la dernière que j’aie lue (Fun Home d'Alison Bechdel) m’a été offerte par Virginie Despentes, qui a une bien meilleure culture contemporaine bédéistique que moi. Du coup, j’ai demandé à Virginie de nous faire le plaisir de proposer ses six bandes dessinées préférées. A vous les studios !” Luz

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“Je n’ai pas de culture bande dessinée mais j’en ai une pratique : j’en lis beaucoup depuis que je suis ado. Même si je prends plaisir à les lire, j’en oublie, mais il y en a qui me marquent… Elles ne sont pas toutes dans la liste, évidemment.” Virginie Despentes ne se considère peut-être pas comme une spécialiste, mais elle a des goûts très affirmés et une connaissance qui dépasse celle des lecteur·trices lambda. Loin de la BD franco-belge classique, davantage tournée vers l’underground US, elle nous ouvre les portes de sa bédéthèque idéale.

Fun Home d’Alison Bechdel

“Je connaissais bien le travail de Bechdel avant. Sa série Dykes to Watch Out For (en VF, Lesbiennes à suivre), qu’elle a tenue super-longtemps, c’est vraiment l’histoire du féminisme et des lesbiennes aux Etats-Unis sur des décennies. J’étais déjà très touchée par son travail préalable, mais quand elle a sorti Fun Home… Je crois que c’est une des BD qui m’a le plus impactée, c’est vraiment proche d’un roman très réussi. Déjà, j’aime bien les histoires avec les papas.

Puis elle répond à ces questions : comment ça marche la mémoire, comment ça marche de décortiquer une relation ? On a l’impression qu’il y a une invention par page. Bechdel a vraiment le don de capter les situations, les gens, les lieux. Etant romancière, je crois que j’ai une conscience assez aiguë du travail que la BD demande, surtout quand c’est un art que tu maîtrises comme Bechdel. Moi qui n’aime rien foutre, ça m’impressionne les dessinateurs qui travaillent beaucoup ! Ecrire, c’est facile, rapide. Alors qu’une fois que tu as une idée en BD, bonne chance, quoi ! Une BD, tu sais que ça te marque quand tu l’offres beaucoup, comme ça m’est arrivé avec Fun Home.

Je ne l’ai pas mise dans la liste, mais Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris (Monsieur Toussaint Louverture, 2018 – ndlr), je l’ai aussi offerte dix fois. Chez Ferris, comme chez Bechdel, tu es subjugué par jusqu’où ça va. Il y a tout ce que l’on peut avoir dans le cinéma, mais sans limites de budget ni des lois qui brident vachement l’art. Ce que Bechdel a fait après – Are You My Mother ? (C’est toi ma maman ?, Denoël, 2013 – ndlr) l’équivalent de Fun Home sur sa mère – est moins évident, mais je l’ai relu il y a exactement un an. A chaque fois, ce qui me frappe dans ses BD, c’est l’intelligence de forme qu’elle y met.”

Fun Home. Une tragicomédie familiale d’Alison Bechdel (Denoël Graphic, 2006/2013), 240 p., 24 €

Fire !! de Peter Bagge

“Peter Bagge, c’est pour moi une vieille connaissance, encore plus lointaine que Bechdel. De lui, j’adore Hate et Les Bradley (Rackham, 2011 – ndlr). J’adore sa façon de dessiner, il y a quelque chose de vraiment punk qu’il a chopé dans les années 1990 et qui me fait vraiment jubiler. Son trait est un peu entre Gotlib et Crumb. Il a un truc assez improbable avec les personnages féminins : il les rend aimables alors qu’elles sont hyper-difficiles en général dans ses BD.

J’ai vraiment été surprise quand il a fait Femme rebelle (Nada Editions, 2017 – ndlr), la biographie de Margaret Sanger, la féministe américaine qui a beaucoup travaillé pour la contraception. Ça m’avait étonnée… et à la fois pas tant que ça. Nada Editions a aussi sorti la BD suivante de Bagge, Fire !!, sur l’écrivaine Zora Neale Hurston. Je n’avais jamais entendu parler d’elle… On l’imagine bien comme une super-Nina Simone.

Mais c’était pareil avec Margaret Sanger. Peut-être que j’avais déjà croisé son nom dans des textes, mais je ne l’avais pas retenu. J’ai vraiment découvert son parcours grâce au livre de Bagge, qui réussit vachement bien les biographies de personnages féminins. C’est touchant, un mec qui s’intéresse à ce point aux femmes, surtout qu’il ne les rend pas mélancoliques et sympathiques. On voit qu’il aime vraiment les meufs dans ce qu’elles ont aussi de problématique. C’est tendre.”

Fire !! L’histoire de Zora Neale Hurston de Peter Bagge (Nada Editions, 2019), 128 p., 18 €

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