Ne pas allaiter, le dernier tabou

Maude Goyer

« J’ai choisi de ne pas allaiter ». Au bout du fil, Isabelle Cyr est sereine. En fond sonore, j’entends les gazouillis de sa fille de huit mois. Cette maman de 34 ans profite avec bonheur de son congé de maternité. Sa décision de ne pas allaiter, elle l’assume entièrement. « J’avais envie de partager avec mon chum, à 100%, les soins et les tâches liés au bébé, explique-t-elle. Je ne voulais pas qu’il se demande comment s’impliquer ou comment se rapprocher de sa fille : je voulais qu’on l’apprenne ensemble, en même temps, le jour comme la nuit. » Elle ajoute qu’elle avait aussi une certaine pudeur quant à l’allaitement.

La voix est calme. Les arguments, rationnels. Le raisonnement, impeccable. Dans la tête de cette propriétaire de commerce, la décision de ne pas allaiter est limpide. Mais aussi simple et naturelle a-t-elle été pour elle et son conjoint, aussi difficile a-t-elle été à défendre.

Ne pas allaiter, c’est le dernier tabou. « Les infirmières se sont acharnées, dit-elle. Elles se relayaient pour essayer de me convaincre ! C’était ridicule. » Isabelle aurait bien aimé parler de son (pénible) accouchement. De sa douleur. De ses craintes quant à l’état de santé de son premier enfant. Bref, de ses émotions. Le seul sujet qui intéressait l’équipe médicale était de percer le mystère : pourquoi elle n’allaitait pas ? « Il y a même une infirmière qui a évoqué que j’avais peut-être été agressée sexuellement dans mon enfance ! Je n’en revenais pas, ça m’a insulté ! » s’exclame-t-elle.

Que l’on soit d’accord avec le choix de ce couple de Châteauguay n’a aucune importance : c’est un choix personnel. Toutes celles qui allaitent ou ont déjà allaité savent à quel point l’allaitement est un don de soi. Or, comment juger les mères qui ne le font pas lorsque l’on sait qu’elles seraient malheureuses ?

La professeure en sciences infirmières de l’Université du Québec en Outaouais Francine De Montigny a démontré, dans une récente étude auprès de 28 familles québécoises, que les parents qui n’allaitaient pas leur bébé manquaient de soutien. « Un bébé sur quatre est nourri d’une autre manière mais on n’en parle pas » souligne-t-elle. Selon elle, ces parents ne reçoivent pas beaucoup d’informations de la part du réseau de santé. « Si on pouvait s’occuper un peu plus de leurs émotions, de ce qu’ils vivent, si on les laissait s’exprimer, peut-être pourrions-nous mieux les aider », avance la titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la santé psychosociale des familles.

Les hôpitaux certifiés « Amis des bébés » n’ont carrément pas le droit de donner de l’information sur les alternatives à l’allaitement – à moins que le parent ne dise, clairement, qu’il veut « donner autre chose à son bébé », relate Mme De Montigny. Cette situation, Pascale-Aurise Landry, 30 ans, l’a vécue. Convaincue des vertus de l’allaitement et déterminée, elle s’est entêtée, pendant huit semaines, à essayer d’allaiter son nouveau-né… sans succès. « Ça ne marchait pas, me confie-t-elle. J’ai tout fait selon les règles de l’art, j’ai consulté, je suis allée vers toutes les ressources mais je n’étais pas capable de nourrir mon enfant avec mon corps.» Déchirée, elle a donné un biberon à son garçon affamé… et tout à coup, tout le monde était plus heureux. « Je pense que nous sommes brainwashées, dit-elle. Nous savons toutes que le lait maternel est la meilleure chose qui soit. Et toutes les mères du monde veulent la meilleure chose, ça tombe sous le sens ! Le message public est sans équivoque et il nous est martelé sans cesse… Le problème, c’est qu’il ne tient pas compte de la réalité des gens. »

Cette maman de Québec et plusieurs autres interrogées m’ont confié des histoires horribles au sujet de leur tentative d’allaitement – ou leur décision de non-allaitement. Stéphanie Turcotte : « Je me suis sentie honteuse et jugée. J’ai dû constamment expliquer pourquoi bébé prenait le biberon. Cela me rappelait, à torts, que j’avais échoué dans mes premiers pas de maman ».

Amélie Marcoux : « Les informations sont différentes d’une infirmière à l’autre, d’une ressource à une autre et elles sont contradictoires. Quand tu as de la misère à allaiter, que tu es fatiguée et que tu ne sais plus quoi faire, ça devient un vrai problème. » Lydia Pratte : « Une amie m’avait confié qu’elle avait allaité dans la salle de bain d’un centre commercial pour avoir un peu d’intimité avec son bébé. Je ne lui ai jamais dit mais moi aussi, je me suis cachée dans les toilettes du centre d’achats pour donner le biberon à ma fille : je n’en pouvais plus des regards désapprobateurs des gens. » Léa Lotz : « À la naissance de ma fille, j’ai fait une hémorragie. J’étais très faible. Les infirmières me taponnaient les seins, cherchaient une position pour favoriser l’allaitement, me réveillaient la nuit… J’en pleurais. Mon bébé pleurait sans cesse. J’aurais aimé que quelqu’un me dise : ‘donne-lui un biberon, ça va’… »

Est-ce vraiment cette direction que l’on veut prendre ? Ne serait-il pas temps de revenir à un libre choix ? Ne pourrait-on pas encourager les femmes à allaiter sans ajouter cette pression sociale indue ? Ne devrait-on pas informer les parents de façon juste et objective, peu importe leurs décisions ?