#lundi14septembre : "L'éducation des filles ne doit pas souffrir du regard masculin"

Laetitia Reboulleau
·6 min de lecture
Beautiful teen girl in short red top and denim mini skirt laughing against a concrete wall with open arms
© Getty Images

Après une longue période sans école à cause de la crise sanitaire, les collèges et lycées de France ont rouvert leurs portes. Mais à cette rentrée scolaire comme aux précédentes, plusieurs élèves ont eu la mauvaise surprise de découvrir des règles concernant leurs tenues, qui ne s'adressent qu'aux filles. Ces dernières ont décidé de protester.

Interdiction de porter des jupes qui s'arrêtent au-dessus du genou, des débardeurs qui dévoilent les bretelles du soutien-gorge, des crop tops qui dévoilent le nombril, des shorts, des robes dos nu... Si elles n'ont pas l'obligation de porter un uniforme pour venir à l'école, les élèves de France sont nombreuses à avoir reçu des directives de leurs établissements ou de leurs professeurs concernant le dress code à adopter. Les directives en question sont le plus souvent verbales, non inscrites dans le règlement intérieur, et répondent généralement à un objectif : dissimuler le corps des femmes pour ne pas "déconcentrer les garçons" ou "donner des idées au personnel enseignant".

Des règles qui n'ont pas lieu d'être

Vous avez dit sexiste ? Vous avez bien raison, car ces dress codes ne concernent que les filles. Les garçons, eux, ont tout à fait le droit de porter des shorts, des débardeurs, ou même de s'exhiber torse nu lors des cours de sport en extérieur, tandis que les filles doivent dissimuler le plus possible de leur corps, au nom d'une pudeur censée les protéger... Mais qui ne fait que renforcer la culture du viol, tout en luttant contre le droit à l'instruction de ces dernières.

Mais cette année, les élèves ont décidé de ne pas se laisser faire. Depuis quelques jours, des appels à la mobilisation ont fleuri sur les réseaux sociaux, relayés sur Twitter, Facebook, Instagram, Snapchat ou encore TikTok afin de toucher le plus de personnes possibles. Le mot d'ordre ? "Le lundi 14 septembre, habillez-vous toutes et tous de manière "indécente" (pour reprendre leurs mots). Osez les crop tops, les jupes, le maquillage... C'est le moment de riposter contre leurs propos sexistes. Nous pouvons porter ce qu'on veut, et on va leur prouver".

"Mon débardeur ne m'interdit pas le droit à l'éducation"

Cécile, 16 ans et élève en 1ère dans un lycée de la région lyonnaise fait partie des élèves bien décidées à suivre le mouvement, et ce pour une raison personnelle. "L'année dernière, mon professeur de mathématiques m'a exclue de son cours parce que je portais un débardeur qui laissait entrevoir les bretelles de mon soutien-gorge, et le bas de mon dos lorsque j'étais assise. Il m'a dit que ma tenue était "trop excitante" et qu'il fallait que je me couvre." Envoyée chez le proviseur, l'adolescente a eu droit à un discours moralisateur : "Il m'a renvoyée chez moi, alors qu'il était 8h30 du matin ! J'ai perdu toute une journée parce qu'un homme censé être mon enseignant a sexualisé une adolescente. Parce qu'un adulte trouvait une mineure trop "excitante" pour se concentrer pendant son cours. Et après, on ose me dire que le problème vient de moi ? Vive la culture du viol !" s'offusque-t-elle avant de conclure : "Mon débardeur ne devrait pas m'interdire le droit à l'éducation".

Car outre le problème de la censure des corps féminins – la même que celle que l'on retrouve sur les réseaux sociaux, ou comme argument dans la bouche des violeurs – se pose aussi la question de l'accès à l'éducation. C'est ce que souligne Nathalie, mère de quatre filles. "Mes enfants ont entre 9 et 17 ans, et elles ont déjà toutes été confrontées au sexisme du milieu scolaire. Mes deux aînées ont déjà été renvoyées parce qu'elles portaient des tee-shirts qui dévoilaient leur nombril, et que ça "déconcentrait les garçons". Quel genre de message cela fait-il passer ? Que l'éducation de ces derniers est plus importante que celles des filles. Il est grand temps de désexualiser le corps de nos enfants pour leur permettre de vivre une scolarité normale."

Les enseignantes derrière les élèves

Ce lundi 14 septembre, des milliers de collégiennes et de lycéennes ont donc sorti leurs plus belles tenues "provocantes" pour faire passer un message au corps enseignant, mais aussi au grand public : elles veulent pouvoir s'habiller comme elles le souhaitent sans avoir à renoncer à leur scolarité, ni à leur tranquillité d'esprit. Sur les réseaux sociaux, elles ont reçu de nombreux messages de soutien, y compris de la part de la ministre déléguée à la Citoyenneté Marlène Schiappa, qui l'affirme : "Aujourd’hui, des jeunes filles ont décidé spontanément partout en France de porter jupes décolletés crop top ou maquillage pour affirmer leur liberté face aux jugements et actes sexistes. En tant que mère, je les soutiens avec sororité & admiration."

Marlène Schiappa n'est pas la seule à avoir montré son soutien aux jeunes élèves décidées à manifester pour leur droit de s'habiller comme elles le souhaitent. Maria* enseigne l'espagnol dans un lycée des Hauts de Seine. Aujourd'hui, cette professeure de 54 ans a fait cours vêtue d'un short en jean et d'un tee-shirt qui dévoile son nombril, bien décidée à encourager ses étudiantes. "J'ai découvert ce mouvement sur les réseaux sociaux grâce à mon fils en fin de semaine dernière", explique-t-elle. "J'ai trouvé l'idée formidable, j'en ai discuté avec mes élèves, et je leur ai demandé si elles étaient d'accord pour que je fasse comme elle, pour leur montrer mon soutien."

Dans le lycée où elle officie, le règlement intérieur ne donne aucune indication sur les tenues interdites ou autorisées, mais des élèves ont déjà été renvoyées chez elles à cause de leur tenue. "Je ne trouve pas ça normal, et je l'ai fait savoir à plus d'une reprise à la direction. L'éducation des filles ne doit pas souffrir du regard masculin. Si les hommes, professeurs comme élèves, ont un problème avec un short ou un débardeur, ils devraient peut-être se remettre en question. Si mes étudiantes rencontrent un problème de ce type, je veux qu'elles sachent que je suis de leur côté. Je suis fière de les voir participer, s'émanciper. J'aurais aimé avoir leur courage et leurs valeurs féministes à cet âge-là."

* Dans un souci d'anonymat, le prénom de l'enseignante a été changé

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