Chemsex - Jean-Luc Romero : "Fermer les yeux sur cette pratique, c’est criminel"

·Journaliste

La pratique du chemsex gagne du terrain en France. Le phénomène inquiète. Jean-Luc Romero, adjoint à la mairie de Paris, alerte sur cette pratique méconnue qui tue en silence. Il y a quatre ans, le chemsex a emporté son mari dans des circonstances troubles. L'homme politique invite l'opinion publique à se pencher sur la question.

Au cours d’une nuit de mai 2018, la vie de Christophe Michel, un jeune homme de 31 ans, bascule. Après avoir rencontré Tuan N. sur un site de rencontre, Christophe Michel se rend au domicile de son date pour s’adonner à une séance de chemsex, une pratique consistant à consommer des drogues de synthèse ou des psychotropes dans le cadre de rapports sexuels.

La mort de Christophe Michel est très vite rendue publique. Le jeune homme est le mari du politique Jean-Luc Romero. Quatre ans après les faits, l’adjoint à la mairie de Paris sensibilise les opinions publique et politique sur les dangers d’une pratique qui se démocratise.

Le chemsex serait apparu en Angleterre dans les années 90. Derrière ce mot-valise, qui est la contraction de "Chemical sex", se cache une pratique consistant à consommer de la drogue dans le cadre de rapports sexuels. Les substances les plus consommées sont des drogues de synthèse, dont le fameux GBL. "Ce sont des drogues conçues dans des laboratoires en Chine ou en Inde, que l’on trouve extrêmement facilement (sur le marché) et qui ne coûtent souvent pas très cher" explique Jean-Luc Romero.

"Viser le marathon sexuel"

Dans une interview accordée au magazine Têtu, Julien, un accompagnateur PrEP dans un centre de dépistage à Paris, explique que ces drogues sont surtout plébiscitées pour le caractère "euphorisant et désinhibant qui vont améliorer la libido, favoriser l’empathie et un plaisir plus fusionnel avec son partenaire". Les participants peuvent alors s’adonner à de véritables marathons sexuels qui peuvent durer des nuits voire des week-ends entiers.

Outre l’accoutumance dangereuse que le chemsex provoque, ces orgies sous emprise peuvent également mener à la mort, comme ce fut le cas pour Christophe Michel.

Les éléments de l’enquête prouvent que lors de son arrivée au domicile de son amant, Christophe Michel était alcoolisé. Sur proposition de Tuan N., le jeune homme consomme de la MDMA et du GBL. Associé à l’alcool, ce sédatif peut mener au coma voire à la mort. Et c’est malheureusement une information occultée par le tabou qui entoure la pratique.

Symptomatique d’un mal-être

Alors que certaines associations évoquent un "sida numéro 2", le très respectable New York Times fait également un parallèle avec le VIH. Jean-Luc Romero pointe du doigt le problème du tabou qui entoure la pratique et qui nourrit sa dangerosité. "Il y a une honte des personnes qui le pratiquent. On n'ose pas en parler. C’est pour ça qu’il faut accompagner et aider les personnes concernées. Non pas en les culpabilisant mais en leur donnant toutes les informations."

Pour Jean-Luc Romero, la pratique abusive du chemsex est symptomatique d’un mal-être. "Ce sont souvent des gays qui ne se sentent pas bien dans leur peau et qui ont besoin de se dépasser. Ce sont parfois des malades atteints du VIH. Quand on a le sida, c’est extrêmement compliqué d’avoir des relations sexuelles."

Bien que la pratique soit considérée comme "taboue", elle se démocratise de plus en plus. Sur les sites de rencontre gay, il n'est pas rare de tomber sur des personnes enclines à participer à ce type de soirées et à fournir le "matériel indispensable".

Vidéo. L'épineuse question du consentement dans le chemsex

Quid du consentement ?

Un autre problème "terrible" se profile : le consentement. Pour Jean-Luc Romero, ces pratiques sexuelles bafouent toutes les règles de l'acceptable et plus précisément de l'inacceptable. Comment évaluer si la personne est consentante au moment des faits puisqu'elle n'est plus dans son état normal mais a accepté de son propre gré de participer à une séance de chemsex ? Certains articles écrits sur le sujet évoquent l'angoisse qui ronge certains participants quant à d'éventuelles agressions qu'ils auraient pu commettre. "Je n'aimerais pas être juge car je ne sais pas ce que l'on répond à ça" souligne le politique. "C'est pour cela qu'il faut informer les gens pour que chacun sache ce qu'il fait quand il va dans ces soirées."

Un profil très large et de plus en plus de jeune

L'étude "Sea, Sex and Chems" publiée en novembre 2021 met en avant le profil très large des chemsexeurs. Le docteur Dorian Cessa, qui a travaillé sur l'étude, explique qu'il est "compliqué de savoir si le phénomène a pris de l'ampleur ou non" ces derniers mois.

"Ce qui change vraiment pour nous les soignants, c'est qu'au fil des années, on a vu de plus en plus de gens venir en consultation en demande d'aide par rapport à ces problématiques-là. Notre crainte en tant que soignants, c'est que l'on voit des profils de plus en plus jeunes venir consulter par rapport au chemsex, avec le risque que ça soit encore plus difficile de reproduire une sexualité sans produits par la suite."

Longtemps cantonné au milieu gay, le chemsex se propage dans le cercle hétéro depuis la crise du Covid et les confinements que cela a engendré.

"On est dans une société aujourd’hui où les choses sont compliquées. Quand vous avez 20 ou 30 ans et que vous avez vécu ces deux années où vous n’avez pas pu vous épanouir, il ne faut pas s’étonner qu’on ait besoin de paradis artificiels. Il est du devoir du service public de ne plus fermer les yeux. Fermer les yeux c’est, je pense, criminel de la part des politiques."

Vidéo. "Fermer les yeux, c'est criminel de la part des politiques"

Criminel ?

Jean-Luc Romero pointe du doigt la loi sur "la toxicomanie qui est extrêmement répressive en France". Une loi qui, à son sens, ne correspond plus à la réalité. "Vous prenez le GBL, qui se transforme dans votre corps en GHB. C’est ce que les gens connaissent sous le nom de la drogue des violeurs. Il n'est pas illégal. Vous commandez ça sur internet. Vous le recevez dans la journée même."

L’adjoint à la mairie de Paris invite à une réflexion plus générale. "Aujourd’hui on laisse, comme c’est arrivé à Christophe, des personnes mourir alors qu’elles ne devraient pas."

Selon les éléments de l’enquête, Christophe Michel aurait agonisé plusieurs heures avant de mourir. Ce n’est qu’à l’arrivée d’un troisième partenaire rencontré sur une application de rencontre que les pompiers ont été alertés de son état. Tuan N. aurait-il volontairement décidé de ne pas prévenir les secours ? Lors du procès qui s’est tenu devant le tribunal de Créteil en janvier 2021, le plaignant Tuan N. a expliqué avoir assimilé l’état de Christophe Michel à un "G-Hole", un malaise créé par l'absorption de GBL dont on se réveille "quelques heures plus tard", d’après ses dires.

"Là, il faut qu’on y réfléchisse" argue Jean-Luc Romero. "Qu’est-ce qui est le plus important ? C’est de sanctionner quelqu’un parce qu’il a pris des drogues ou c’est de sauver la vie de quelqu’un ?"

Le tribunal a condamné Tuan N. "à deux ans d'emprisonnement dont un an avec sursis pour homicide involontaire notamment."

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