Qui sont ces hétéros qui couchent avec des personnes du même sexe ?

Wassila Djellouli
Journaliste lifestyle

Ils sont des hommes qui aiment les femmes ou des femmes qui aiment les hommes, mais ils s’offrent de temps en temps des parenthèses homosexuelles. Pour autant, ils refusent catégoriquement que l’on remette en cause leur hétérosexualité. Qui sont ces personnes et que recherchent-elles réellement à travers ces expériences ? Nous avons enquêté.

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Les hommes et les femmes qui ont des rapports avec des personnes de leur sexe mais qui se sentent à 100% hétérosexuels, cela existe, et ce serait même bien plus courant qu’on ne le croit. En revanche, difficile de récolter leurs témoignages. Entre peur d’être reconnu ou peur de faire face à une interprétation grossière de leurs actes, la parole a du mal à se libérer. Et ceux qui osent en parler se voient souvent si vite catalogués qu’ils se refusent à développer davantage. Ce fut le cas d’Emma De Caunes, qui confiait au magazine Femme Actuelle en 2015, sa déception de se sentir étiquetée suite à quelques révélations : “J’ai confié avoir eu des expériences homosexuelles, mais je n’ai jamais dit être bisexuelle. Je ne le suis pas ! Ça m’a rendue dingue. Si je n’ai pas fait de démenti, c’est parce que je n’ai aucun problème sur le sujet”

Les potes qui se “dépannent”, plus nombreux qu’on ne le croit

Pour comprendre ce que ces personnes ressentent, le mieux est alors peut-être d’égrainer les forums de discussions, où elles n’ont plus peur d’exposer leurs expériences les plus intimes, derrière leur pseudonyme. La chercheuse en sciences du langage Noémie Marignier a d’ailleurs longuement analysé les discussions à ce sujet sur le forum de jeuxvideos.com. Sur le site “Genre, sexualité et société” elle explique : “Régulièrement, des participants soumettent le récit d’une expérience sexuelle qu’ils ont eu avec un partenaire masculin, ils s’inquiètent alors de leur possible homosexualité, ou d’être ne serait-ce que considérés comme homosexuels. Ces pratiques entre hommes ont souvent lieu suite à des déceptions amoureuses ou à des frustrations sexuelles, il s’agit alors de se soulager”…

S’en suivent des réponses parfois abracadabrantesques, qui, si elles dénotent souvent un cruel rejet de l’homosexualité, montrent qu’il est socialement “admis” d’avoir des relations sexuelles avec ses pairs sans être gay : “Tant que tu ne l’as pas regardé dans les yeux, t’es pas gay”, “tu l’as juste dépanné, un vrai pote ça le fait c’est normal, alors même pas besoin d’en parler…”.

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Cela peut même être perçu comme “viril”, selon le sexologue Philippe Arlin, qui affirme que “les hommes ne sont pas si pudiques que ça entre eux”. C’est parfois “une espèce de jeu entre potes, une blague, ou quand ils sont bourrés à l’occasion d’une soirée, parce que leur copine n’est pas disponible par exemple”, explique celui qui parle de “prolongement du touche pipi de l’enfance”. Dans ce cas de figure précise-t-il, “On est souvent sur un mode hétéro bourin qui a envie de se “vider” et qui ne fait pas la fine bouche même si c’est un homme”. Rien qui ne remettrait donc en question l’orientation sexuelle…

Les “hétéros curieux” ? Certains y croient, d’autres pas

Mais qu’en est-il lorsqu’il s’agit d’une envie persistante qui dépasse la simple urgence de se soulager ? Maria, 38 ans, qui se dit “épanouie sexuellement avec son mari”, nourrit l’idée depuis plusieurs années de faire l’amour avec une femme : “J’imagine cela très sensuel, beaucoup plus doux, et oui, j’aimerais savoir ce que cela fait. Je pense qu’une femme sait instinctivement ce qui peut procurer du plaisir à une femme”. Nicolas, un père de famille quadragénaire est lui aussi mû par sa curiosité : “Je suis ouvert d’esprit. Je me dis qu’un jour l’occasion se présentera, et que si je suis dans de bonnes dispositions ce jour-là, pourquoi pas ! Cela ne dénote pas une attirance vers l’homosexualité à proprement parler, mais une attirance vers toutes sortes d’expériences. Est-ce que cela changera mon orientation ? Je ne le pense pas, mais j’en saurai plus quand je passerai à l’acte, si je passe à l’acte…”.

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Sur ces “hétéros curieux”, le sexologue Philippe Arlin, également auteur du livre Sexuellement Incorrect, affirme porter “un regard positif”  : “Ils veulent tester pour ne pas mourir idiots et assument très souvent ce qu’ils font. Les autres auront plutôt tendance à minimiser, dire qu’ils étaient bourrés quand ils l’on fait etc”. Pour le psycho-praticien Stéphane Dolly en revanche, le terme “curiosité” n’est pas réellement adapté à la situation, ou du moins “réducteur” :”Dans ma pratique, les personnes qui ont ces envies se posent des questions depuis longtemps et lorsqu’elles passent à l’acte, c’est pour mieux se comprendre, pour tester leurs limites”. Une façon de “vérifier quelque chose au fond d’eux”.

“L’après”, le moment où tout se joue

Parfois, il s’agira juste d’une attirance “envers une pratique spécifique”, explique Philippe Arlin :  “Les hommes sensibles au niveau anal ne vont pas toujours être capable d’en parler à leur partenaire et celle-ci pas toujours capable de l’entendre, et du coup, ils vont aller chercher un homme pour satisfaire ce plaisir particulier, sans pour autant que ce soit une attirance homosexuelle”. C’est le cas de Stéphane, 43 ans, qui affirme être passé à l’acte “régulièrement avec des hommes”, avant que l’envie ne s’éteigne naturellement. “En dépit de tout, je n’ai jamais cessé d’être hétérosexuel. Il y a une différence entre la nature profonde d’un être ou ses petites activités ponctuelles”, déclare celui qui confesse tout de même avoir ressenti un choc après sa première fois avec un homme : “Il faut être capable de gérer l’après, ce moment où on se pose des questions et où l’on demande pourquoi au juste on a fait ça…”.

Ce moment de trouble, Marc qui se pensait lui aussi “hétéro curieux”, l’a ressenti avec une puissance particulière, le jour “où [il s’est] projeté un peu plus loin et [a] compris qu[il] pouvai[t] tomber amoureux d’un homme”. Un vrai séisme pour celui qui se définit aujourd’hui comme bisexuel. Mais son cas est loin d’être une généralité, comme le souligne le psycho-praticien Stéphane Dolly : “La sexualité est un de nos terrains d’explorations adultes. On a pas beaucoup de terrains pour s’amuser, pour jouer à se faire peur, à s’exciter […] On peut avoir des comportements sexuels, mais l’identité sexuelle, c’est autre chose. Ce n’est pas parce que j’ai des comportements homo, que cela fait de moi un homo…”

Wassila Djellouli