Illana Weizman : "On se dit que si on se plaint du post-partum, c'est qu'on est une mauvaise mère"

Laetitia Reboulleau
·9 min de lecture

Du post-partum, on connaît surtout la dépression qui touche certaines mères après l'accouchement. Mais le post-partum, c'est également plein d'autres symptômes physiques et psychologiques. Avec son livre Ceci est notre post-partum et le hashtag #MonPostPartum, Illana Weizman compte bien briser ce tabou qui empêche les femmes de parler des mauvais côtés de la grossesse et de l'accouchement.

La maternité et la paternité se retrouvent au coeur de l'actualité régulièrement, entre le combat des familles homo-parentales pour pouvoir accéder à la PMA, la GPA ou à l'adoption, ou encore avec les débats autour de l'allongement du congé paternité. Mais la grossesse et l'accouchement sont encore des phénomènes entourés de tabous. La société tente de montrer le côté "C'est que du bonheur", en invisibilisant les femmes et les ravages que la naissance d'un enfant peut laisser sur le corps comme sur l'esprit, en particulière lorsque l'on n'y est pas préparée. Et comment l'être, puisque personne n'en parle ? C'est avec ce constat qu'Illana Weizman, doctorante en sociologie des médias, avait lancé le hashtag #MonPostPartum, pour inciter les mères à raconter leurs expériences et à briser le tabou. Et qui l'a également poussée à écrire Ceci est notre post-partum, un qui dénonce "l'invisibilité d'une expérience pourtant commune à des millions de femmes à travers le monde".

"J'ai eu des pertes de sang pendant six semaines après mon accouchement"

Interrogée par Yahoo! Style, l'autrice du livre raconte le "long tunnel sans fin" qu'elle a connu à la suite de son accouchement. "On est H24 avec son bébé, le sommeil est compliqué pour l'enfant, donc pour la mère aussi. On se retrouve très isolée pendant cette période-là. Ça peut être assez choquant, même pour l'estime de soi, quand on rentre de la maternité, et puis qu'on doit porter des couches. En plus, on n'a pas nécessairement les produits adéquats. Moi, je me rappelle que je suis allée acheter des couches pour incontinence. Je changeais ces couches-là toutes les heures ou toutes les deux heures, je me levais plusieurs fois la nuit pour changer mes protections. Je tachais mes draps, j'avais des moments où j'allais être assise sur les toilettes et avoir du sang qui coulait pendant une ou deux minutes en continu, donc vraiment des pertes de sang très importantes."

Fait peu connu de celles qui vont avoir un enfant, ou même de leur entourage : certaines personnes ne vont saigner que pendant quelques jours, d'autres pendant beaucoup plus longtemps. En moyenne, 30% des femmes vont voir cette situation durer plus de deux à trois semaines, ce qui représente un taux non-négligeable : 3 femmes sur 10, soit plus de 220 000 concernées sur les 740 000 naissances en France en 2020.

Les saignements ne sont d'ailleurs qu'un problème parmi bien d'autres. Odile, elle, témoigne d'une "déchirure interne lors de l'accouchement, accompagnée d'un oedème à la vulve." Et comme si les douleurs ne suffisaient pas, cette jeune maman dénonce son "sentiment de ne pas être entendue par le corps médical lorsque je disais que j'avais extrêmement mal" : "C'est ma sage-femme que j'ai vue une semaine après l'accouchement qui m'a donné un traitement approprié et qui a soulagé l'œdème."

Un vrai manque d'information

Pour Odile, le principal problème vient du fait que la mère était oubliée dans l'équation. "J'ai vraiment eu le sentiment, avant et après l'accouchement, que seul le bébé comptait. On m'a très peu informée des suites de l'accouchement pour me préparer, et très peu suivie après l'accouchement." Ce manque d'information a également été dénoncé par Illana Weizman : "C'est une période qui est complètement invisibilisée. Il y a beaucoup de gens qui ne savent même pas que ça existe. On ne nous dit pratiquement rien sur le post-partum, et pour moi, ça a été là que les complications ont commencé. Il y a des symptômes physiques et des symptômes psychologiques. La dépression post-partum est connue en définition, sachant qu'elle est probablement également sous-diagnostiquée parce que certaines personnes ne vont pas forcément voir un thérapeute, n'en parlent pas forcément, parce qu'il y a de l'auto-censure sur les difficultés que l'on peut vivre pendant ce temps-là. Il y a tout un spectre de difficultés maternelles."

Le fait de ne montrer que les bons côtés de la grossesse et de la maternité est d'ailleurs tellement habituel, que tout le monde le fait, parfois sans s'en rendre compte : "Par exemple, je me rappelle que je mettais des photos sur mon compte Instagram que de moments joyeux, comme si j'étais totalement épanouie, et personne n'a vraiment vu que j'étais en dépression. Toutes, à notre échelle, on va jouer un peu ce jeu-là. On va être des petites soldates du système patriarcal qui veut que nous soyons contentées en étant mères. Et quand je demande à ma mère s'il y a eu des moments pour elle où c'était dur, la maternité ou la période post-accouchement, elle me dit : "La maternité, c'est que du bonheur". Et en fait, j'aimerais juste que l'on puisse accueillir ce discours-là de la difficulté sans qu'on nous remette tout de suite sur les rails en nous disant "C'est que du bonheur." Quand ma mère me dit ça, elle va invalider mon ressenti à moi, sans vraiment le vouloir." Résultat : "Je me dis que si je me plains, c'est moi qui suis une mauvaise mère, c'est moi qui ait un truc qui ne va pas, puisque tout le monde a l'air de si bien gérer."

Odile le confirme : "Les gynécologues ne donnent pas beaucoup d'information. La prise en charge médicale post-partum m'inquiétait beaucoup, car je sentais bien que l'essentiel était le bébé. Je posais beaucoup de questions, et la plupart du temps les réponses étaient de l'ordre de 'Vous en faites trop', 'Vous vous posez trop de questions', 'Vous allez voir, ça va bien se passer'... Je n'ai pas trouvé grand chose sur les sites français, mis à part les blogs mais qui enjolivent toujours parce que c'est le plus beau jour de notre vie, ce qui est presque le cas, oui. Mais à part ça, on a quand même besoin d'être préparée, parce que pour ma part ça a été le plus beau, mais aussi le plus douloureux !"

Elodie, elle, reproche justement ce manque de discussion entre femmes au sujet des difficultés post-partum. Cette maman de 36 ans a craqué et fondu en larmes au téléphone avec sa mère, lui racontant les douleurs qu'elle ressentait depuis son accouchement : "Elle m'a dit 'Oui, c'est dur'. Elle savait, et elle ne m'a rien dit, ne m'a pas prévenue ! Ça a été pareil pour ma soeur, qui s'est confiée sur son allaitement difficile... 17 ans après la naissance de son fils. Aujourd'hui, je suis ravie de raconter mes difficultés post-partum. Il faut que ça se sache, et il faut normaliser le fait que ça peut être difficile et douloureux. De mon côté, je n'ai pas hésité à annoncer la couleur à mon entourage."

Déclic. Bénédicte a accouché à la maison, elle raconte

Un véritable besoin d'accompagnement

Le débat autour du tabou post-partum s'ancre aussi dans la lutte pour un allongement du congé parental, selon Illana Weizman : "Aujourd'hui, on se retrouve avec des mères complètement isolées, avec un conjoint ou une conjointe qui retourne travailler au bout d'une semaine après l'arrivée du bébé. Pour moi, j'estime que c'est presque de la non-assistance à personne en danger, et qu'on a besoin au moins du co-parent avec nous, pour partager les tâches et avoir un soutien." Les mères ont en effet besoin de pouvoir compter sur leur partenaire, d'autant que le post-partum peut s'accompagner d'une vraie détresse psychologique.

C'est ce que raconte Myriam, qui a eu la chance de pouvoir compter sur son conjoint, très présent. "Dès que le papa partait de la maison, je paniquais." La jeune femme souffre d'une maladie auto-immune, qui lui cause notamment des problèmes d'équilibres, et elle était terrifiée à l'idée de risquer de blesser sa fille : "Je craignais de devoir la changer, la laver... Aujourd'hui, elle a un an et je ne lui ai jamais donné le bain toute seule, parce que j'ai toujours peur de lui faire mal." Ce rapport compliqué avec sa fille est lié à son état de santé, mais aussi, peut-être, à son accouchement qui a été très difficile : "Je ressens une grande culpabilité, non seulement envers ma fille parce que j'ai eu l'impression de la faire souffrir, mais aussi envers moi-même, car je me disais que je n'étais même pas capable d'accoucher normalement."

Une conséquence du patriarcat, selon Illana Weizman : "Le patriarcat nous a donné un terrain, qui est le terrain de la maternité. C'est, disons, notre terrain de jeu privilégié. On est un peu des sujets dans un cadre de domination. C'est très difficile dans ce cadre-là, de lâcher un petit peu de terrain et de dire qu'effectivement, ce n'est pas si exaltant que ça. Quand on souffre en post-partum, ou dans la maternité en général, on ne peut pas trop se plaindre parce que ça serait se plaindre de notre nouveau statut si convoité de mère." Aussi, outre l'aide des proches, si essentielle pendant cette période, elle estime qu'il faut un véritable changement des politiques de santé publique : "Mais ça, ça sollicite des réformes, de l'argent, et c'est quelque chose qui nécessite une volonté politique qui pour l'instant n'est pas là. Aujourd'hui, j'en parle, et j'espère que les personnes qui m'entendront et qui vivent la même chose se sentiront elles aussi plus légitimes à prendre la parole."

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