La censure des tétons sur Instagram met en péril le travail de ces artistes

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Le débat autour de la censure des tétons féminins sur les réseaux sociaux revient régulièrement au cœur de l'actualité. Mais au-delà de l'injustice et du profond sexisme, la suppression de photos et le blocage de comptes peuvent nuire à certaines activités professionnelles. Photographes, tatoueuses, modèles photo... Les concernées ont accepté de témoigner de l'impact de la censure sur leur métier. 

Au début du mois d'août 2021, le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar a poussé un coup de gueule contre Instagram. Le réseau social avait censuré l'affiche de son prochain long-métrage, Madres Paralelas, qui représentait un téton féminin. Et malheureusement, ce n'est pas la première fois que cela arrive. La plateforme mène une guerre ouverte contre les tétons des femmes, jugés indécents... Alors que les tétons masculins, eux, ne semblent poser aucun problème. Ce double standard sexiste énerve, en particulier ceux dont les publications sont supprimées pour non-respect des conditions d'utilisation de la plateforme, et encore plus quand leurs comptes sont directement désactivés.

Bien sûr, il est logique qu'Instagram veuille protéger les utilisateurs les plus sensibles de contenus jugés comme érotiques. Mais la plateforme en vient à oublier que les tétons féminins ne sont pas des organes sexuels, mais aussi que la nudité peut être utilisée à d'autres fins que l'érotisme et la pornographie : au service de l'art ou de la santé, par exemple.

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Le coup de gueule d'Alexia Cassar, tatoueuse de tétons

Parmi les personnes qui ont pour habitude de publier régulièrement des tétons sur Instagram, le cas d'Alexia Cassar est très particulier. Cette dernière s'est spécialisée dans le tatouage de tétons en 3D, pour aider les victimes de cancer du sein à retrouver leurs seins d'antan après une mastectomie. Il y a quelques années, la tatoueuse a ouvert The Téton Tattoo Shop, tout premier salon français dédié à cette technique. "Au moment de la création de ce tout premier salon de tatouage dédié uniquement à la reconstruction de l’estime de soi après l’ablation d’un ou des deux seins, il m’était quasiment impossible de publier des images de mon travail puisque je reconstitue au plus près de leur apparence réelle des mamelons en trompe l’oeil par une technique de tatouage que je suis allée apprendre aux Etats-Unis. À chaque publication ou presque, les photos étaient supprimées en quelques secondes, soit automatiquement, soit par signalement", regrette-t-elle.

Mais pas question pour cette dernière de se laisser faire : "Au début de mon activité, il m’a fallu batailler pour demander à chaque suppression de post une revue systématique, car les posts montrant des tétons féminins dans le cadre d’une activité médicale ou éducative et donc non-sexuelle font partie des exceptions à la censure dans la plupart des politiques de publication des réseaux sociaux. Malheureusement, bien souvent, le compte était bloqué pour 24h, puis 3 jours à la seconde fois, puis 7 jours et enfin 30 jours à plusieurs reprises, privant ma toute jeune Start-up innovante et solidaire d’une bien légitime visibilité ! J’ai dû faire appel à chaque fois et dans la plupart des cas mes posts étaient réintégrés. Mais pas à chaque fois."

Pour donner de l'ampleur à son combat, Alexia Cassar a tourné une vidéo de protestation, relayée par plusieurs millions de personnes. "Grâce à cette vidéo, j'ai eu la chance de pouvoir rencontrer l’équipe Instagram France, qui a compris le sens de mon message et cela a été très positif. Aujourd’hui, mes posts ne sont pas censurés puisque je ne montre pas de nudité, mais des images de poitrines féminines (ou masculines) ayant subi de la chirurgie réparatrice dans le cadre d’un cancer, à visée informative et éducative et non pas sexuelle. Par contre, de nombreux hashtags que j’ai créés pour référencer mon travail sont aujourd’hui censurés et considérés comme du contenu interdit (par exemple #tatoueusedetétons ou #misstétons qui était mon surnom sur Instagram) ce qui instaure une sorte d’invisibilité à mon compte, aux conséquences proches de ce qu’on appelle le shadowban (invisibilisation dans les fils d'images et dans les recherches, à moins de taper le nom exact du compte concerné, ndlr). Mon compte ne dépasse pas la barre symbolique des 9800 followers… et n’a jamais pu être confirmé."

Vidéo. Alexia Cassar : la tatoueuse qui sauve les femmes

Les photographes et les modèles souvent bloquées par la censure Instagram

Alexia Cassar n'est pas la seule à regretter la censure des tétons sur les réseaux sociaux. Juliette, modèle photo spécialisée dans le nu artistique, voit régulièrement ses photos disparaître et son compte être bloqué. "Pourtant, je censure un maximum mes photos", regrette-t-elle. "Je coupe, je modifie, j'ajoute des bandes noires pour qu'on ne voit pas le moindre bout de téton, même à travers un vêtement. Mais bon, ça gâche et le travail des photographes, et le mien. Surtout qu'aujourd'hui, tous les chasseurs de tête utilisent Instagram dans le milieu du mannequinat. Ça ne sert plus à rien d'avoir un book, ce qui compte, ce sont les réseaux sociaux. Alors quand mon compte est shadowban ou bloqué, je prends forcément le risque de passer à côté de belles opportunités."

Même problème pour Ilana Caël, photographe. "100% de mes clients viennent d'Instagram. Plus je vais avoir de la visibilité, plus je vais avoir de followers, et donc plus je vais avoir de clients. Je poste principalement des photos de modèles en lingerie, puisque je suis spécialisée dans le boudoir, mais du coup je suis régulièrement shadowban, je n'apparais pas dans l'explorer d'Instagram, donc la seule façon pour moi d'être vue, c'est que mon travail soit partagé, sinon mon audience ne grandit pas." En prime, ses publications font régulièrement l'objet de la censure. "Ces derniers temps, une fois par mois, je me fais supprimer des photos, des stories... Et dans la première moitié du mois d'août, je me suis déjà fait supprimer trois publications, même en censurant les tétons, même si ce n'est pas esthétique. Et en fait, c'était la photo d'une meuf grosse, pour qui la censure est encore plus présente."

Malgré ses précautions, Ilana prend le risque de voir son compte supprimé à tout moment. "Si demain mon compte est supprimé, je n'ai plus de clients, plus de travail. Je dis adieu à mon métier. C'est très angoissant au quotidien, et ça me force à revoir la façon dont je vais poster sur Instagram, d'invisibiliser certains projets, de poster des choses plus soft. Et de poster le reste sur d'autres plateformes telles qu'Onlyfans ou Patreon, mais qui sont payantes, donc forcément beaucoup moins consultées qu'Instagram. Et puis l'autre conséquence, c'est que je risque également de perdre des commandes pour du contenu que je ne peux pas promouvoir sur Instagram, puisque les clients potentiels ne verront pas ce que je fais en matière de nu, par exemple." La lassitude est clairement au rendez-vous.

Une invisibilisation du corps de la femme

Habituée à ce combat contre la censure depuis de nombreuses années, Alexia Cassar porte un regard presque désabusé sur la situation. "Cette inégalité de traitement n’est pas propre à Instagram, elle est visible partout", rappelle-t-elle. "Que ce soit sur les réseaux sociaux, le net ou dans la rue. On peut se balader sans t-shirt en été quand on a un torse masculin, mais le topless pour une poitrine d’apparence féminine est interdit… Le problème est plus large et sans doute sociétal tant on tend à normaliser les corps tolérés comme visibles et à cacher tout ce qui sort d’une sacro-sainte 'norme' dont on ne sait sur quoi elle repose."

Un constat sans appel, mais contre lequel elle compte bien lutter, aux côtés de toutes les féministes qui commencent à en avoir ras-le-bol de cette censure. En mars dernier, quatorze personnes ont assigné en référé Facebook, qui détient Instagram, auprès de la chambre civile du tribunal judiciaire de Paris. Elles veulent contraindre le réseau social à dévoiler ses méthodes de modération pour comprendre pourquoi le harcèlement est si présent sur la plateforme, tandis que les corps des femmes et les comptes féministes continuent à être censurés à tour de bras.

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