"Adolescentes" de Sébastien Lifshitz : une fresque honnête et touchante de deux jeunes filles

Lucile Bellan
·4 min de lecture

Pour son documentaire “Adolescentes” (sorti en salles le 9 septembre), le réalisateur Sébastien Lifshitz, a filmé deux jeunes femmes, Emma et Anaïs, pendant 5 ans.

“Adolescentes”
“Adolescentes”

À quoi pensent les filles nées en l’an 2000 ? Pour son nouveau film, le réalisateur Sébastien Lifshitz a suivi deux jeunes femmes de leur 13 ans à leur 18 ans, entre 2013 et 2018. Emma et Anaïs sont des amies inséparables que pourtant tout oppose. Issue d’un milieu social plutôt aisé, fille de deux cadres supérieurs, Emma est passionnée par les comédies musicales. Bonne élève, elle rêve de la vie d’artiste. Anaïs, elle, est issue de la classe populaire, s’occupe de son tout petit frère sur son temps libre et a moins de facilités en classe. En 4ème, elle veut devenir dessinatrice de manga mais, rattrapée par la réalité, elle s’oriente finalement pour un bac pro accompagnement, soins et services à la personne (ASSP).

Le regard qui est posé sur elles est tendre et douloureux. On les voit grandir, souffrir, s’épanouir. On les voit se poser les premières questions liées aux garçons (“Qui c’est le plus beau ?”) donner des notes et puis éclater de rire et se comparer aux autres filles (“j’adore ses cheveux dans le vent”).

Sans tourner autour du sexe

Avec l’avénement des séries télévisées consacrées aux problématiques adolescentes, d’Euphoria à Sex Education, le monde semble bien sombre et bien sexuellement explicite pour les jeunes adultes. La France n’est pas en reste puisque les films Mauvaise Fréquentation et plus récemment Bang-gang racontent des années lycée tournées autour du sexe. Adolescentes de Sébastien Lifshitz vient casser cette idée reçue. Après tout, la moyenne du premier rapport sexuel n’a que peu baissé ces dernières décennies : les filles et les garçons sont presque à égalité avec un premier rapport à plus ou moins 17 ans et demi.

Dans Adolescentes, la question est d’ailleurs posée par Anaïs à Emma (“Tu penses que c’est quoi l’âge idéal pour la première fois ?”). Anaïs est amoureuse, et ne se voit pas franchir le pas sans sentiments. Même après 2015, l’amour a une place. Elle saute ainsi le pas par amour, quand Emma préfère attendre. Finalement, après le bac, comme une poignée de ses amies, elle décide de se lancer (“De toute façon, il faut, il faut”). De cette expérience de vacances, elle conclura que ça n’a “rien changé du tout” – c’était “nouveau et un peu bizarre. Un peu chiant.” À la même période, du côté d’Anaïs, et alors que la virginité n’est plus d’actualité, on rougit encore pour un smack à une soirée. Les gestes d’intimité ont encore bien tous leur importance.

“Il m’a larguée par téléphone”

Le jour de ses 16 ans, Anaïs revendique des “rêves fous”. À cet âge, le monde est alors un vaste terrain de possibles. Et pourtant, les deux jeunes femmes grandissent dans une France marquée par les attentats de Charlie Hebdo puis du Bataclan. Leur conscience politique s’éveille en même temps que leur conscience du monde. Autour d’elles, la caméra se pose principalement sur un monde de femmes. Les mères sont conflictuelles mais aimantes, à leur manière, les professeures guident, les amies jouent le rôle de confidentes. Des garçons, on ne captera que des bribes. Anaïs souffre des années de sa première grande histoire d’amour (“Il m’a larguée par téléphone. C’est lâche”) et dans la classe d’Emma, un camarade se met à pleurer face à la violence du monde (“C’est la guerre”). En opposition, les deux jeunes femmes, atteintes également par l’adversité et les doutes, ne semblent jamais rompre. Elles s’accommodent des épreuves avec une force qui les honore et participe à leur construction de femmes.

L’instinct de vie

Malgré les remarques désabusées (“Franchement c’est la pire année de ma vie. 2016, pas mon année”), Anaïs et Emma, en quittant l’adolescence se retrouvent pour conclure qu’elles ont vécu “la meilleure époque en vrai”. Malgré Parcourssup, malgré les attentats, malgré la pression parentale et les difficultés du marché de l’emploi, malgré les ruptures par SMS, ces deux ados sont portées par un instinct de vie qui dépasse les générations et font que toutes peuvent s’y retrouver.

Adolescentes a été récompensé du prix Zonta de la Semaine de la critique au festival de Locarno en 2019. Un film à découvrir dans les salles de cinéma à partir du mercredi 9 septembre.

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