Arrêtez d'employer le terme "maigrophobie", il n'existe pas

Laetitia Reboulleau
·4 min de lecture
Female leg stepping on weigh scales. Healthy lifestyle, food and sport concept.
© Getty Images

Ces derniers mois, Amel Bent a perdu du poids. Beaucoup. Suffisamment pour inquiéter les internautes, qui n'ont pas hésité à lui poser directement la question sur les réseaux sociaux, certains en profitant pour faire des réflexions très désagréables sur son apparence. Pour ses défenseurs, la star est victime de "maigrophobie", ou "minçophobie". Des termes à prendre avec des pincettes, car ils ne découlent pas d'une discrimination systémique.

En 2020, le corps des femmes est toujours passé au microscope. Que ce soit leurs poils, comme lorsque Loana dénonçait les violences conjugales, ou leur poids, visiblement, il n'y a jamais rien qui va. Amel Bent en est la preuve : longtemps critiquée pour ses rondeurs, puis pour avoir enchaîné les régimes, la chanteuse et coach de The Voice a récemment eu droit à des reproches parce qu'elle était "trop maigre". La principale intéressée a donc fait une mise au point sur Instagram, dans laquelle elle l'affirme : "Mes valeurs et mes convictions ne se définissent pas en grammes. Que je prenne ou perde du poids ne me définit pas en tant qu'artiste ou en tant que femme ou en tant que mère ! Jusqu'à preuve du contraire, je suis la seule habitante de ce corps qui est le mien, et je suis la seule personne qui doive s'y sentir bien."

Maigrophobie vs grossophobie

Ce qu'a vécu Amel Bent porte un nom en anglais : le bodyshaming, ou le fait de pousser une personne – et plus généralement une femme, ces dernières étant plus touchées par les diktats physiques – à avoir honte de son apparence à force de critiques. Mais peut-on objectivement parler de "maigrophobie" ou de "minçophobie" ? Ces termes sont souvent opposés à la grossophobie, et dénoncent le fait que les minces aussi sont critiquées pour leur poids et reçoivent des injonctions. Mais, pour autant, les deux concepts ne peuvent pas être opposés. Et pour cause : la grossophobie est une oppression systémique, tandis que la maigrophobie ne l'est pas.

Une oppression systémique est déterminée par le fait que le système politique, socio-économique et social produit et renforce des inégalités et des discriminations subies par une partie de la population. Ce terme correspond donc tout à fait à la grossophobie, et pour cause : les discriminations envers les personnes en surpoids ont été prouvées à plusieurs reprises. Celle-ci s'illustre dans bien des domaines, et notamment sur le marché du travail : selon les sources, entre 45 et 51% des femmes grosses connaissent des discriminations à l'embauche.

Plus grave, encore : elle se retrouve également dans le domaine médical, où le moindre problème rencontré par une personne en surpoids est automatique associé à son poids, ce qui entraîne des erreurs de diagnostic. Sans parler du matériel, qui n'est pas conçu pour les besoins de personnes dépassant un certain poids. En revanche, la maigrophobie et la minçophobie n'ont rien de systémique. Une femme mince ou maigre ne subira jamais de discrimination à l'embauche, par exemple.

Attention à ne pas minimiser le problème

La maigrophobie et la minçophobie sont donc à ce titre souvent comparées au "racisme anti-blanc" et à "l'hétérophobie", deux concepts souvent évoqués par des personnes ayant subi des désagréments, mais qui ne sont pas considérés comme des oppressions systémiques, car elles ne reposent ni sur un système discriminant ni sur une longue histoire de discrimination. Le choix des mots est donc important : il ne faut pas mélanger ce qui est du registre de la moquerie, et ce qui est du registre de la discrimination.

Mais attention : cela ne signifie à aucun moment que les critiques reçues par les personnes minces sont acceptables, ou que leur ressenti n'est pas valide. L'idée n'est pas de jouer à celui ou à celle qui souffre le plus, mais simplement de faire la différence entre bodyshaming et discrimination. Or, la minceur étant toujours encouragée et louée, elle ne peut être considérée comme une phobie, d'où l'énervement de nombreuses personnes face aux termes minçophobie et maigrophobie. Un énervement qui ne rend toutefois pas le bodyshaming plus acceptable, loin de là, d'autant qu'il ne faut pas négliger les problèmes liés à un sous-poids ou à une perte de poids rapide (anorexie, dépression, cancer, etc...).

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