"Il me prenait en photo nue quand j'étais alitée" : 80% des femmes handicapées seraient victimes de violence

Wassila Djellouli
·Journaliste lifestyle
·6 min de lecture

Être porteuse de handicap en tant que femme multiplie les risques d'être cible de violence de la part de soignants, de proches, ou de l'administration. Nous avons recueilli le témoignage bouleversant de Molly, victime de sclérose en plaques et de violences conjugales.

Getty images
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Lorsqu'on lui diagnostique une sclérose en plaques en 2006, Molly* qui travaillait jusqu'à lors nuit et jour doit se mettre en arrêt et voit toute sa vie personnelle basculer. À commencer par son couple. Très vite, son mari qui l'avait toujours poussée au-delà de ses limites, se retourne contre elle et la rabaisse verbalement : “Tu n'es plus bonne à rien, tu ne sers à rien”.

Quand j'ai eu un traitement anti-douleurs qui m'empêchait de bouger totalement, mon compagnon enlevait la couverture pour me photographier nue et s'amusait à me mettre sur internet. Il voulait prouver que soi-disant je le trompais...

Celui qui l'avait par le passé complètement coupée du monde s'autoproclame “aidant familial”. Il s'engage ainsi, en apparence, à lui apporter une aide régulière en échange d'une compensation financière. Molly n'a pas vraiment d'autres choix. “J'ai eu une aidante professionnelle, qu'il n'a jamais acceptée. Il lui donnait des ordres, lui demandait de laver les bordures de fenêtres etc., alors qu'elle n'avait pas le droit. J'avais des coups de fil de la MDPH (ndlr : Maison départementale des personnes handicapées) qui me disaient que l'aidante ne devait pas servir à cela etc. J'étais tellement gênée que j'ai fini par renoncer”. Elle se retrouve alors encore plus isolée et prisonnière des manipulations de son compagnon : “Il a signé des documents assez importants à ma place, en disant que j'avais fait des procurations alors que non”. Dans les moments les plus durs de sa maladie, alors qu'elle était alitée ou hospitalisée, il va même jusqu'à vider leurs comptes en banque et s'approprier tous leurs biens communs.

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Violences physiques, psychologiques, sexuelles ou encore... médicamenteuses

Comme Molly, 4 femmes handicapées sur 5 ont subi ou subissent des violences, selon l'ONU. Un chiffre énorme qui s'explique par l'intersectionnalité des inégalités dont elles sont victimes : “La violence liée au handicap et celle liée au genre féminin sont ici combinées”, explique Isabelle Dumont de l'association Femmes pour le dire, femmes pour agir (FDFA).

Il peut s'agir de violences psychologiques, physiques, sexuelles, économiques, administratives mais aussi de cyberviolences, genre que l'on voit “monter en puissance” selon la chargée de communication. “Quand j'ai eu un traitement anti-douleurs qui m'empêchait de bouger totalement, mon compagnon enlevait la couverture pour me photographier nue et s'amusait à me mettre sur internet. Il voulait prouver que soi-disant je le trompais”, raconte Molly. En plus de l'humiliation provoquée par la violation de son intimité, la quinquagénaire a subi une vague de harcèlement en ligne suite à ces posts...

Nous avons eu le cas d'une femme en fauteuil roulant et insulo-dépendante. Son compagnon avait mis en hauteur son insuline de façon à ce qu'elle ne puisse pas y accèder, elle a fait un coma diabétique

Chez ces femmes en situation de grande vulnérabilité, les violences peuvent également avoir trait aux soins, comme lors des violences médicamenteuses perpétrées par les soignants ou les aidants, avec sur-dosage, sous-dosage ou absence de médications. “Nous avons eu le cas d'une femme en fauteuil roulant et insulo-dépendante. Son compagnon avait mis en hauteur son insuline de façon à ce qu'elle ne puisse pas y accéder, elle a fait un coma diabétique”, se souvient Isabelle Dumont.

Faire sans la personne maltraitante est parfois hors de portée

Molly confie à ce sujet avoir elle été victime d'une tentative d'empoisonnement de la part de son mari. Au retour d'un voyage dans son pays d'origine, celui-ci lui rapporte une poudre marron qu'il présente comme un soin naturel. Méfiante, Molly la fait analyser par la police. À raison : “On m'a dit que ce produit aurait pu avoir des conséquences dramatiques sur mon état de santé”. Dès lors, elle n'accepte plus d'ingérer ce qu'il lui prépare à manger, quitte à se priver de nourriture.

Qu'elles souffrent de cancer, de maladie neurodégénérative, d'endométriose, de handicap moteur ou psychique, les femmes handicapées se retrouvent souvent en position de dépendance affective et physique face à leur aidant. “Nous avons reçu le coup de fil d'une dame avec un retard mental qui est dépendante physiquement et héberge contre des services un jeune homme qui se montre violent. Elle nous a dit : 'de toute façon si je n'ai personne qui m'aide je vais mourir, alors autant que ce soit lui'“ raconte Marie Conrozier, chargée de mission à la FDFA. Se séparer d'un proche maltraitant et/ou partir peut s'avérer très difficile lorsque l'on souffre de handicap. Les lieux où se mettre à l'abri sont rarement accessibles et adaptés aux personnes contraintes dans leurs mouvements. De plus, “la lutte contre la maladie demande énormément d'énergie, et on octroie le peu qu'il nous reste à se battre pour nos droits”, explique Molly.

Une dépendance financière dangereuse

À commencer par le droit d'être dans une relation amoureuse, sans être financièrement dépendant de son conjoint... Car dans ce domaine, la législation est particulièrement problématique : les personnes handicapées peuvent voir leur allocation adulte handicapé (AAH) réduite ou supprimée lorsque leur conjoint perçoit des revenus. “Nous pouvons alors être victimes de violence, car on ne rapporte plus rien financièrement, et on devient dépendantes, en dépit de caractères très forts”, dénonce Molly “Pour toucher l'AAH, il faut éventuellement avoir perdu ses membres mais pas son célibat”, a d'ailleurs récemment ironisé à ce sujet l'humoriste Nicole Ferroni dans sa chronique sur France Inter.

Sur la ligne d'écoute mise en place par la FDFA, quasiment un appel sur deux concerne les violences conjugales. Mais cette proportion n'est pas représentative de la réalité selon Isabelle Dumont : “Les violences médicales sont par exemple sous-estimées, car beaucoup d'entre elles sont tolérées par les personnes handicapées, qui ne les identifient pas comme des violences”. Pourtant, de plus en plus de victimes osent dénoncer les mauvais agissements à leur égard. Les écoutantes de l'association, formées aux problématiques du handicap et à celles des violences faites aux femmes, ont reçu plus de 2000 appels en 2019. Pour venir en aide à davantage de victimes encore, Écoute Violences Femmes Handicapées, une plateforme de soutien a même été récemment créée pour elles sur internet.

*Le prénom du témoin a été modifié

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