Journée internationale des droits des femmes - Johanna Luyssen (Si je veux) : "Faire un enfant seule a été la décision la plus rationnelle et féministe"

·Journaliste
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À 35 ans, Johanna Luyssen a décidé de devenir maman. La journaliste a écrit "Si je veux" (éd. Grasset), un ouvrage plus que nécessaire dans lequel elle raconte son parcours de femme célibataire désireuse de devenir mère. Ce livre retrace son expérience et son long travail de déconstruction des représentations de la famille et du couple. Johanna Luyssen a fait un bébé toute seule. Pas sans homme, non. Toute seule.

À l’occasion de la journée des droits des femmes, l’histoire de Johanna Luyssen se doit de retentir plus fort. Elle est rédactrice en chef adjointe au quotidien Libération et autrice de "Si je veux" (ed.Grasset), un ouvrage relatant son parcours de mère célibataire. Pas sans homme, non. Maman célibataire par choix. Si le discours de cette mère célibataire doit faire écho c'est surtout parce qu'il déconstruit plusieurs idées. La première, la plus ancrée dans nos moeurs : le besoin d’un homme pour fonder une famille. Une construction qui sous-entend la nécessité pour une femme d’être en couple pendant les périodes fertiles de sa vie. Et si par malheur elle se retrouve "seule", la société exigera d'elle qu'elle se mette à la recherche du futur père, et ce, sans perdre de temps. Elle se lancera alors dans une quête effrénée au supermarché des rencontre, les Tinder et autres. Un peu comme l'a fait Johanna Luyssen dans un premier temps.

À 35 ans, quand elle a senti le désir d’enfant monter en elle, la journaliste est célibataire et divorcée. Avec transparence, elle raconte comment elle a plongé tête baissée dans l’enfer des sites de rencontre avant une prise de conscience salutaire, comme elle le décrit dans son livre. "Je ne crois pas à l’homme salvateur qui fera de Tinder une anti-chambre de Joué Club. Je ne crois pas tellement qu’il faille attendre cela du couple, d’ailleurs. Je pourrais tomber amoureuse de quelqu’un qui n’a pas envie de faire un enfant, mais qui aimera le mien, comme il le peut. Tout est possible".

"Les accidentées de la route"

Dans ce récit où elle remet en cause les représentations classiques de la famille et du couple, Johanna Luyssen évoque aussi le stigmate qui pèse sur les célibataires et plus spécifiquement sur les femmes célibataires.

"La société ne voit pas d’un très bon œil les femmes célibataires et ça, ça date de la nuit des temps. Et alors, mère célibataire, on oscille entre la pauvre fille et la victime. Quand on dit qu’on le fait par choix, on est vraiment la sorcière absolue : "Comment choisir ce destin peu enviable d’accidentée de la route ?". On se dit : elle attend la dépanneuse."

À l’heure où le célibat est vécu comme une configuration "subie", son discours détonne. Non, elle n’a pas attendu qu’un homme vienne la délivrer de son état de nullipare pour accomplir ce que beaucoup considèrent comme la "destinée féminine". Johanna Luyssen est célibataire oui, et a choisi l’amour. Celui qu’elle donne à son enfant et celui qu’elle donnera peut-être un jour à un homme, indépendamment de son rôle de mère. Une réflexion féministe qui l’a poussée à battre en brèche l'une des constructions les plus tenaces de notre société : "couple = enfant".

Vidéo. "Pour une fois dans ma vie, je ne vais pas dépendre du bon-vouloir d'un homme"

"Je vais décorreler l’enfant du couple"

"Pourquoi je devrais corréler ce désir d’enfant à l’idée d’être en couple ?" s’interroge Johanna Luyssen dans l’interview qu’elle nous accorde.

C’est là toute la puissance de son récit. Une femme peut répondre à son désir d’enfant sans dépendre du bon vouloir d’un homme, sans attendre "le bon timing" de l’autre. En respectant son "propre timing". Cette décision est née à la suite d’intenses réflexions qui ont duré "au bas mot une année" confie-t-elle. "Ça m’a pris du temps parce que c’est ancré en nous en fait.".

En témoigne l’expression "cet enfant est le fruit de ses amours avec". La croyance de notre société à l’idée de l’enfant né des suites d’une relation amoureuse avec une autre personne d'un sexe opposé bien sûr... Et si l’amour pouvait se vivre sans enfant ? "C’est possible de me dire que je peux vivre une histoire d’amour qui soit complètement indépendante de ma famille, comme le font des milliers de gens qui sont parfois en familles recomposées, qui ont parfois déjà un enfant et qui rencontrent une autre personne… En revanche, dans les représentations, on ne montre que la famille nucléaire.".

C’est en brisant l’image du "couple qui s’aime et qui décide de faire un enfant" que Johanna Luyssen a pris la décision "de se tourner vers la science" pour faire un enfant.

"Je n’ai pas à expliquer ma légitimité de mère solo"

Jusqu'il y a très peu de temps, en France, la science ne répondait qu'aux besoins des plus nantis et "convenus" de la société. La procréation médicalement assistée, plus communément appelée PMA, a été ouverte aux femmes gays et célibataires le 29 septembre 2021. Avant cela, il fallait prévoir un budget de 5000 euros pour procéder à une PMA dans un pays étranger. Johanna Luyssen ne disposait pas de cette somme. Elle n'a eu d'autres choix que de se tourner vers "un procédé plus artisanal". Entendez par là une insémination artisanale de sperme d'un donneur.

Elle a "cherché un donneur qui ne soit pas anonyme" et s’est inséminée le sperme dans son appartement de Berlin, là où elle vivait à l’époque. Dans "Si je veux", elle rapporte cet échange teinté de fatalité avec son meilleur ami peu avant la première insémination. Signe que l'héritage patriarcal pèse encore trop lourdement sur les épaules des femmes. En prenant du recul, Johanna Luyssen décide de décorer ces moments comme les plus libérateurs de son existence. Finalement, la trivialité de la vie, celle qu'elle chérit, la rattrape. Elle tombe enceinte de façon classique, en couchant avec un homme qui ne désire pas avoir d'enfant.

Aujourd’hui, Johanna Luyssen est la maman de Farah. De mère-fille, elle est devenue mère d’une fille. Dans son livre "Si je veux", elle n'a de cesse de répéter que faire un enfant seule est "la décision la plus rationnelle et féministe à la fois".

vidéo. Johanna Luyssen s'adresse aux détracteurs de la PMA pour toutes

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