"Quand on sort, on dépense la moitié de notre salaire" : précarité menstruelle, privation de loisirs, séparations affectives etc, les drames quotidiens des jeunes Libanaises

·Journaliste lifestyle
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Être une jeune femme au Liban en pleine crise économique, c'est vivre sans légèreté, avec le sentiment d'impuissance et la peur du lendemain, voire du jour même. À l'âge où l'on construit son avenir, autant professionnel, financier qu'amoureux, c'est mettre ses projets sur pause, vivre une vie de substitution. Des jeunes Libanaises se confient sur leur quotidien rythmé par les pénuries et les séparations déchirantes.

Les jeunes Libanaises confrontées à la crise économique, crédit Getty images
Les jeunes Libanaises confrontées à la crise économique, crédit Getty images

Une vie en suspens. Alors qu'elle souhaitait partir étudier le design dans une université en Turquie, Ghenwa, Libanaise de 20 ans, a dû revoir ses plans à cause de la crise économique qui ravage son pays depuis deux ans. "Je voulais commencer une nouvelle vie là-bas, sortir de ma zone de confort. Mais je n'ai pas pu atteindre cet objectif faute d'argent. J'étudie à la place la traduction au Liban en attendant d'avoir l'opportunité de déménager", explique la jeune femme qui doit aussi composer avec le rationnement drastique en électricité. Sa compatriote Eman, journaliste trentenaire, est elle déjà dans la vie professionnelle en dépit d'un emploi instable. Mais son sentiment de vivre une vie entre parenthèses est tout aussi prégnant. "J'ai l'impression de travailler juste pour manger. Mes revenus sont également dépensés pour la santé, les médecins et les vêtements essentiels. Tous les moyens de s'amuser disparaissent jour après jour. Le droit de vivre mon jeune âge sans penser à comment terminer le mois me manque".

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Depuis 2019, le Liban traverse une crise économique dévastatrice, qualifiée par la Banque Mondiale d'une des pires dans l'histoire du monde depuis 1850. Entre inflation démesurée, coupures de courant ou encore pénurie d'essence, la classe moyenne du pays a disparu et quatre Libanais sur cinq sont considérés comme pauvres, selon l'ONU. La monnaie locale a perdu près de 95% de sa valeur et le gouvernement ne fournit plus qu'une à deux heures d'électricité par jour. Dans ce contexte, la détente et les loisirs deviennent des plaisirs coupables. Plus de séances de gym pour Eman, ni de restaurant pour Ghenwa, hormis des établissements à petit budget : "Alors qu'un burger au poulet coûtait 11 500 livres libanaises (environ 6/7 euros), il en coûte maintenant 55 000 l.l (environ 32 euros) ! J'ai dû arrêter complètement toute sortie contenant de la viande, du mezzé libanais et des fruits de mer, devenue trop chère", confie la jeune femme qui vit à Saïda dans le sud du pays. "J'avais l'habitude de faire des voyages touristiques au Liban et des séjours de randonnée en m'amusant avec des amis et la famille, maintenant je ne peux plus y aller..."

Le prix des protections périodiques a augmenté de 500%

Le SMIC libanais étant à 25 euros, chaque achat du quotidien est pesé, évalué, et quand cela est possible, remplacé. "Au lieu des produits d'origine, nous utilisons des sous-marques ou des imitations. C'est le cas par exemple pour le café, les vêtements, le maquillage etc", explique Eman, qui est également maquilleuse et photographe professionnelle. Les produits d'hygiène sont aussi concernés, ainsi que les protections menstruelles sur lesquelles il est difficile pour une jeune femme de faire l'impasse. "J'achète des tampons que je paie 10 000 livres libanaises (environ 6 euros) pour une qualité médiocre, alors qu'avant je les trouvais à 2 500 l.l, soit quatre fois moins cher" ajoute Ghenwa. Au Liban, le prix des protections périodiques a augmenté de 500%. À cause de cette inflation, 76% des Libanaises sont confrontées à des difficultés d'accès aux produits de menstruations selon une étude de l'ONG Fe-Male, et davantage encore ont dû comme Ghenwa changer leurs habitudes de consommation.

"Ce n'est pas juste s'acheter moins de produits ou des produits de moins bonne qualité, mais c'est aussi garder la serviette périodique plus longtemps au risque de développer des infections, utiliser des bouts de tissus à la place ou des couches pour bébé, même si ces dernières sont aussi devenues hors de prix etc", explique Vanessa, qui fait partie du collectif intersectionnel féministe Jeyetna. Avec huit autres femmes, elle a organisé un festival de sensibilisation à la précarité menstruelle, avec diffusion d'un documentaire et distribution de serviettes jetables, réutilisables, de bouillottes pour les douleurs ou encore de coupes menstruelles à travers le Liban. Le collectif est ainsi allé à la rencontre de plus de 900 femmes et 280 jeunes filles. "Parfois, on nous contacte sur notre page Instagram, en disant : 'Je suis père de famille, j'ai trois filles et je n'arrive pas à payer leurs protections périodiques', et on essaie de faire au mieux pour distribuer au compte-gouttes. Il m'arrive de passer en acheter à la pharmacie et les apporter chez eux."

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Leur action s'apparente ainsi parfois à des colmatages d'urgence, face à un État défaillant. "Après l'explosion du 4 août 2020, le gouvernement a donné des subventions pour les rasoirs pour les hommes mais pas pour les protections périodiques", explique Vanessa. Si elle vient en aide aux autres femmes au travers de ce collectif, la Suisso-Libanaise y trouve aussi une façon de tenir sa propre tête hors de l'eau. "J'ai été ralentie dans l'écriture de mon mémoire de master, mais si je n'avais pas eu Jeyetna, ma santé mentale en aurait pris un coup. Avec l'équipe, cela nous a fait tenir d'être dans l'action. On vit une vraie expérience de sororité au sein de l'équipe et avec les femmes qui participent aux événements".

"C'est très dur d'aller à l'aéroport pour dire au revoir à mes amis"

Si elle s'accroche à l'essentiel - notamment sa famille et ses amis - Ghenwa vit à cause de la crise la terrible épreuve d'être séparée de l'homme qu'elle aime. "Beaucoup de jeunes hommes ne gagnent pas leur vie en ce moment, et ne peuvent donc pas se permettre le mariage. C'est pourquoi ils partent à l'étranger pour travailler. Et les filles comme moi sont obligées d'accepter cela". Son amoureux, la jeune femme ne pense pas le retrouver avant de longues années : "Nous ne mettons pas de grands espoirs dans notre relation. Peut-être que dans cinq ou huit ans, tout redeviendra comme avant. Mais entre-temps, nous pourrions rencontrer de nouvelles personnes, ou alors, quelque chose de pire arrivera au Liban..."

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Les gros coups au moral, la journaliste Eman en a elle aussi régulièrement en assistant aux départs des proches de son âge. "C'est très dur d'aller à l'aéroport pour dire au revoir à mes amis qui n'ont pas le choix de partir. S'ils restent ici, ils ne s'en sortiront pas..." "Il n'y a plus d'opportunités d'emplois, plus d'avenir pour les jeunes. Même les droits humains fondamentaux comme l'électricité, le wifi etc, n'existent plus", raconte Romy, qui fait partie des Libanais qui ont choisi de s'exiler en France. Mais alors qu'elle pourrait à présent penser à construire son avenir, l'étudiante garde la tête au Liban. "Je suis partie alors que ma famille est sans carburant, sans médicaments. Et que mes amis ne sont pas en mesure de vivre une vie normale car par exemple quand ils sortent pour se défouler, ils dépensent la moitié de leurs salaires […] Je me sens coupable d'avoir cette opportunité de commencer une nouvelle vie. Regarder des vidéos et parler à ma famille et à mes amis là-bas me fait parfois pleurer. Le Liban a tellement changé..."

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