Comptes "ficha", polémique "Soulève-moi"... En plein confinement, le slut shaming des femmes continue sur les réseaux sociaux

© Getty Images

Le revenge porn a beau être condamné par la loi, de nombreuses personnes continuent à s'en servir comme d'une arme pour tenter de contrôler la sexualité des femmes. Depuis le début du confinement, sur les réseaux sociaux, des individus mal-intentionnés semblent avoir décidé de dénoncer publiquement les femmes dont la vie sexuelle ne leur plaît pas. La conséquence ? Des vagues de harcèlement à l'encontre des concernées. 

Au réveil ce lundi 27 avril, sur Twitter, les internautes ont eu la surprise de découvrir que l'expression "Soulève-moi" faisait partie des sujets les plus commentés. Rien à voir avec le fait de se faire porter : cette expression est en réalité une métaphore argotique pour décrire un acte sexuel. Elle ne date pas d'hier – Daniel Balavoine l'avait utilisée dans une chanson dans les années 80 – mais est revenue au goût du jour depuis quelques années, notamment grâce au monde du rap, qui l'utilise allègrement. 

Le problème, c'est que si cette expression se retrouve aujourd'hui dans les tendances Twitter, c'est à cause d'un nouveau cas de slut shaming. Une jeune femme a vu une conversation privée, dans laquelle elle évoquait son envie de trouver son amant, être diffusée sur les réseaux sociaux. Or, si l'infidélité est considérée comme immorale, à aucun moment elle ne justifie le traitement reçu par la concernée : depuis 24 heures, elle subit des insultes, des menaces de mort, des menaces de viol... Et la situation ne semble pas en passe de s'améliorer. 

Les dénonciations anonymes se multiplient sur les réseaux sociaux 

Le confinement a eu plusieurs impacts sur la libido. Si certaines personnes n'ont pas du tout envie de faire l'amour, compte tenu de la situation sanitaire qui touche la planète, d'autres sont en ébullition. Plusieurs personnes ont même découvert ou redécouvert les plaisirs de la séduction virtuelle, échangeant même des sextos ou des photos sexy de manière consentie. 

Cependant, certaines personnes désapprouvent ce comportement et le font savoir. Résultat : plusieurs comptes "ficha" ont vu le jour sur Snapchat, Instagram et Twitter. "Ficha" signifie "Afficher" en verlan, et leur but est clair : diffuser les photos et les noms et pseudonymes des personnes, et plus principalement des femmes dont les comportements ne leur plaisent pas. Une pratique qui s'assimile au revenge porn et qui est totalement illégale, d'autant que les femmes mises en cause sont parfois mineures, ce qui transforme ces comptes en relais de pédo-pornographie. Mais au-delà de l'aspect illégal, le revenge porn est également un danger pour ses victimes. 

Tentatives de suicide et violences de leurs proches 

A plusieurs reprises, les associations féministes telles que Nous Toutes ont tiré la sonnette d'alarme face à ces comportements et à leurs conséquences. Les personnes à l'origine de revenge porn n'hésitent généralement pas à dévoiler l'identité des personnes mises en avant sur ces photos et ces vidéos. Résultat : elles sont victimes de vagues de harcèlement, de menaces de mort, de viol, reçoivent des photos et des messages à caractère sexuel non-sollicités. Mais surtout, elles courent le risque d'être reconnues par leurs proches, qui peuvent réagir de façon violente à la situation. 

"Si je venais à me retrouver sur un de ces comptes et que mon père l'apprenait, je pense qu'il me jetterait dehors, voire pire", s'inquiète Julia*. "Du coup, chaque fois que j'entends parler d'un de ces comptes, je m'y abonne juste pour vérifier que personne ne va balancer mes photos." Les inquiétudes de la jeune femme sont fondées : sur les réseaux sociaux, plusieurs victimes de ces comptes ont témoigné des conséquences qu'elles avaient subi après avoir été affichées de la sorte : colère de leurs parents, violences physiques de la part de leur père, leurs frères, leurs petits-amis... De quoi faire froid dans le dos, alors que les chiffres des violences conjugales explosent depuis le début du confinement.

Par ailleurs, chaque année, plusieurs femmes victimes de revenge porn préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de subir ces humiliations à répétition. Ce fut notamment le cas de la star de K-Pop Goo Hara en novembre 2019, mais aussi de dizaines d'autres femmes et jeunes filles à travers le monde, chaque année. Dans leur volonté de dénoncer et d'humilier les femmes qui ont un comportement "indécent" à leurs yeux, les personnes derrière ces comptes "ficha" ne prennent pas en compte l'impact psychologique de leurs actes sur leurs victimes, estimant qu'elles l'ont "bien cherché."

Le slut shaming, un problème féminin, mais pas que 

Bien entendu, les hommes peuvent eux aussi être victimes de revenge porn et de slut shaming. Benjamin Griveaux en est la preuve : l'homme politique a été largement moqué et humilié sur les réseaux sociaux après la diffusion de photos et de vidéos à caractère intime. Toutefois, dans une très grande majorité des cas, ce sont les femmes qui sont victimes de ces jugements sur leur vie sexuelle. 

Aujourd'hui encore, la société semble estimer que ces dernières se doivent d'être pudiques et modestes dans leur comportement, et surtout ne pas multiplier les amants. Là où un homme qui enchaîne les conquêtes est considéré comme un Don Juan, un tombeur, une femme qui aura le même comportement sera vite épinglée comme une femme de petite vertu, pour ne pas dire une "sal***". Un double standard qu'il est important de déconstruire pour lutter contre le slut shaming. 

Pour rappel, il est interdit par la loi de diffuser des conversations ou des photos à caractère intime sans l'autorisation de la personne concernée, ainsi que le dispose l'article 226-2-1 du Code pénal : "Lorsque les délits prévus aux articles 226-1 et 226-2 portent sur des paroles ou des images présentant un caractère sexuel prises dans un lieu public ou privé, les peines sont portées à deux ans d'emprisonnement et à 60 000 € d'amende. Est puni des mêmes peines le fait, en l'absence d'accord de la personne pour la diffusion, de porter à la connaissance du public ou d'un tiers tout enregistrement ou tout document portant sur des paroles ou des images présentant un caractère sexuel, obtenu, avec le consentement exprès ou présumé de la personne ou par elle-même, à l'aide de l'un des actes prévus à l'article 226-1."

* Dans un souci d’anonymat, le prénom a été modifié.

A LIRE AUSSI

> "A défaut de se découvrir, on s'envoie des nudes" : le confinement redéfinit la drague en ligne

> "Niveau sexe, je n'ai plus envie de rien" : quand le confinement impacte directement la libido

> IVG et confinement : "Quand j'ai expliqué que je devais me faire avorter, on m'a répondu... 'C'est bien le moment...'"