Journée mondiale du droit à l'avortement : "J'ai eu du mal à trouver un gynéco qui accepte de m'avorter"

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Le droit à l'avortement fête cette année ses 46 ans. Crédits : Getty Images/iStockphoto

Le droit à l'avortement fête cette année ses 46 ans, et on pourrait croire qu'après plus de quatre décennies d'interruptions volontaires de grossesses, y avoir accès serait simple comme bonjour. Pourtant, de nombreux obstacles se dressent sur le chemin des personnes concernées. A commencer par un manque de bienveillance de la part du corps médical, qui n'hésite pas à culpabiliser les patient·e·s.

L'accès à l'interruption volontaire de grossesse fait partie des droits fondamentaux des personnes françaises, mais ce dernier est régulièrement remis en question, notamment par les personnes qui s'opposent à l'avortement. Et même si ce droit existe depuis maintenant plus de 40 ans en France, tout peut changer du jour au lendemain. La preuve : au Texas, le droit à l'avortement a été dramatiquement restreint, en dépit des nombreuses protestations à travers l'état et dans la totalité du pays. Aujourd'hui encore, les personnes qui souhaitent obtenir une IVG sont la cible de discours haineux, de culpabilisation, y compris de la part du corps médical en charge de leur procédure. Des mots qui restent gravés dans la mémoire des concernées.

"L'infirmière m'a dit que j'allais m'en vouloir toute ma vie"

Helena* a avorté il y a de cela huit ans dans un hôpital de la région parisienne, et elle se souvient encore de la réflexion lâchée par une infirmière au moment d'une prise de sang, avant la procédure : "Elle a attendu d'être en tête-à-tête avec moi pour me dire : "Vous êtes sûre de vouloir faire ça ? Parce que vous allez penser à ce bébé toute votre vie, et vous allez vous en vouloir." J'ai mis fin à ses propos immédiatement, et dès l'intervention pratiquée, j'ai demandé à voir l'un des responsables de l'hôpital. J'étais encore sur mon lit, juste après l'opération. Et la seule chose que cette personne a faite, c'est essayer de s'assurer que je ne porterai pas plainte."

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La jeune femme en a conscience : "Quelqu'un de moins sûr que moi aurait pu flancher, car j'ai ressenti de la culpabilité en entendant les mots de cette infirmière. Heureusement, vu le contexte de ma décision, il aurait été impossible de me faire changer d'avis. J'avais toutefois l'impression qu'on remettait en question mon choix et mon opinion. Qu'il fallait que j'ai une "bonne" raison. Or, je n'ai pas à avoir une raison pour avorter. J'ai juste le droit de le faire, et je n'ai fait qu'exercer ce droit."

"On m'a reproché de ne pas avoir prévenu mon compagnon"

Le cas de Mélissa* est quelque peu différent. Aujourd'hui âgée de 37 ans, elle a subi un avortement il y a 7 ans de cela, et les critiques du personnel soignant se sont principalement centrées sur l'absence de son compagnon pendant la procédure. "Un premier gynéco a refusé de me prescrire une IVG médicamenteuse parce que mon copain de l'époque n'était pas présent. Il m'a affirmé que je n'avais pas le droit d'avorter sans le consentement de mon mec, alors que je sais très bien que c'est faux !"

Après avoir finalement réussi à obtenir une IVG par aspiration grâce à une sage-femme, la trentenaire a eu droit à des remontrances supplémentaires lors de son séjour à l'hôpital. "L'anesthésiste m'a demandé si ‘le papa’ serait présent pour l'intervention. Rien que ce commentaire m'a mise en boule. Pour moi, il n'y avait pas de ‘papa’, puisque je n'aurai pas de bébé. Malheureusement pour moi, sous le coup du stress, j'ai fait l'erreur de lui dire que non, il n'était pas au courant. J'ai eu droit à une leçon de morale où il m'a expliqué en long et en large que ce genre de décision se prenait à deux, que je trahissais mon compagnon. Le fait que ce soit mon corps, et donc mon choix, ne pesait d'un seul coup plus dans la balance."

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"J'ai eu du mal à trouver un gynéco qui accepte de m'aider à avorter"

Au-delà des réflexions culpabilisantes, certaines personnes peuvent se retrouver face à un refus clair et net de pratiquer un avortement, de la part de leur gynécologue. Comme le rappelle Isabelle Louis, conseillère conjugale au planning familial sur le ministère des Solidarités et de la Santé : "Oui, les médecins ont le droit effectivement de ne pas vouloir pratiquer l’IVG." C'est ce que l'on appelle "l'objection de conscience", qui consiste à refuser d'accomplir certains actes prescrits par la loi ou par les représentants de l'autorité en général, parce que contraires à des normes morales, éthiques ou religieuses fondées sur la liberté de conscience.

Cette objection de conscience, Juliette* l'a subie il y a 10 ans lorsqu'elle a eu besoin d'avoir recours à un avortement. "J'ai découvert mon état assez rapidement, à trois semaines de grossesse. J'ai d'abord contacté une "association" trouvée sur le net, avant de réaliser qu'il s'agissait d'un groupe "pro-vie" qui m'a harcelée pendant toute ma démarche. Puis, j'ai contacté un premier gynécologue. J'ai expliqué ma situation à sa secrétaire... Qui m'a donné rendez-vous plus de deux mois plus tard !" La jeune femme, âgé de 21 ans au moment des faits, a donc choisi de faire appel à un autre spécialiste. "Ce deuxième gynéco m'a demandé si j'étais sûre de moi, m'a affirmé qu'un avortement était compliqué et risqué, et que de toute façon, il ne m'aiderait pas car il était contre. Il m'a fait une échographie en me forçant à écouter le cœur, et a essayé de me faire repartir avec une photo du "bébé", que j'ai refusée.

Juliette a vu petit à petit le délai se raccourcir, sans trouver de professionnel qui acceptait de la prendre en charge. "A force d'appels téléphoniques, j'ai obtenu un rendez-vous dans un autre hôpital. Le rendez-vous en lui-même a été vite expédié, j'ai pris un cachet, et suis repartie avec le second, à prendre quelques jours plus tard. Sauf que personne n'a pris la peine de m'expliquer ce qui allait se passer. J'ai passé la nuit à saigner, c'était horrible."

"J'ai déambulé dans les couloirs de l'hôpital à la recherche du gynécologue" 

Si les gynécologues sont souvent pointés du doigt par les victimes d'abus médicaux, le problème ne vient pas toujours et uniquement d'eux. Louise* avait 23 ans quand elle a décidé d'avorter. "Je prenais la pilule mais je suis tombée malade. J'ai vomi plusieurs fois, sur plusieurs jours, et je n'ai pas pensé que je pouvais vomir ma pilule sans avoir eu le temps de la digérer..." Cette "méprise" contraindra Louise à pratiquer une IVG à l'hôpital. La jeune femme sera littéralement maltraitée par le personnel soignant. "Les infirmières ont refusé de me donner des antalgiques alors que je faisais une hémorragie." Les souffrance de Louise ne s'arrêteront pas là. "Elles ont voulu me faire une échographie pelvienne, sauf que le gynécologue venait de m'en faire une et n'arrêtait pas de s'excuser pendant l'examen car j'avais mal et je saignais.". 

Louise est convaincue : les sages-femmes voulaient juste la voir souffrir. La jeune patiente trouve les ressources pour prévenir le gynécologue : "A bout de force (car je n'avais pas mangé depuis 36 heures) et de ressources à cause des douleurs, je suis sortie de la chambre et marché dans le couloir avec ma chemise d'hôpital pour prévenir le gynécologue. Je lui ai tout raconté. Il s'est énervé et après mon passage au bloc, je ne les ai plus revues.". 

Le comportement et les remarques des sages-femmes ont marqué Louise. "Aujourd'hui j'ai fait mon deuil. Mais pendant longtemps j'ai culpabilisé. J'espère juste que nos filles ne subiront jamais ça..." 

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"L'objection de conscience", un argument qui fait mal

Le principe d'objection de conscience a beaucoup été évoqué à l'époque de la lutte en faveur du mariage pour tous, par les maires qui refusaient d'unir des couples gays. Mais c'est surtout dans le domaine des interruptions volontaires de grossesse qu'elle est utilisée. A tel point qu'en 2018, la sénatrice socialiste Laurence Rossignol a déposé une proposition de loi tendant à l'abrogation de cette objection. Une demande qui a entraîné une levée de boucliers de la part de celles et ceux qui estiment qu'elle représente une "liberté constitutionnelle". Difficile de savoir précisément le nombre de professionnels de santé qui refusent de pratiquer des IVG en France, car aucune étude récente n'a été menée à ce sujet. Mais chez nos voisins italiens selon le ministère de la Santé italien, ce sont 70% des gynécologues qui n'acceptent pas de pratiquer des avortements, transformant l'accès à l'IVG en véritable parcours du combattant. En 2016, une jeune femme répondant au nom de Valentina Milluzzo était décédée à l'âge de 32 ans après des complications lors de sa grossesse gémellaire. Les médecins consultés par cette dernière avaient refusé toutes ses demandes d'IVG.

En France, depuis plusieurs années, les féministes demandent l'allongement des délais pour obtenir une IVG, passant de 12 à 14 semaines. Plusieurs député·e·s et associations se mobilisent actuellement pour faire voter cette réforme avant la fin du mandat d'Emmanuel Macron. A noter que le texte que ces personnes défendent également la suppression de la clause de conscience spécifique à l’IVG pour les médecins qui ne veulent pas pratiquer d’avortements.

* Dans un souci d'anonymat, tous les prénoms ont été modifiés.

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