"On a dit que j’étais stérile car je n’avais toujours pas d’enfant" : les femmes en couple face à la pression maternelle

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"On a dit que j’étais stérile car je n’avais toujours pas d’enfant" : les femmes en couple face à la pression maternelle

Si les luttes féministes ont permis de nombreuses avancées sociologiques à bien des égards, il reste encore de nombreux murs à faire tomber. Notamment celui qui entoure la maternité. Alors que les femmes qui ne désirent pas d’enfant et celles qui regrettent d’être devenues mères prennent peu à peu la parole, les idées qui lient systématiquement le couple hétérosexuel aux enfants pèsent encore sur les épaules des femmes. Peut-on aimer une personne et vivre avec elle sans pour autant s'empresser de fonder une famille, voire ne pas en avoir l'envie du tout ? Oui, évidemment. Pourtant, cette réponse ne semble pas aussi évidente pour tout le monde...

Selon la dernière étude de l'Institut national d'études démographiques sur l'infécondité (INED) qui remonte à 2014, seulement 3% des femmes en couple déclarent ne pas vouloir d’enfant. Malheureusement, il n’existe pas de chiffres sur celles qui préfèrent juste attendre, prendre leur temps. Car aujourd'hui encore, de nombreuses femmes en concubinage/mariées/pacsées doivent faire face à la pression étouffante d’une société qui réclame d’elles un bébé. Une fois que l’on a trouvé la bonne personne ou que l’on passe par la case mariage, c’est vraisemblablement la suite logique. Alors que de nouvelles dimensions du couple hétérosexuel sont explorées, comme le fait de faire maison à part ou de vivre un polyamour par exemple, difficile de vanter les mérites d’une vie à deux sans enfant sans se casser la figure sur des remarques particulièrement intrusives.

Vidéo. "Il y a un gros tabou autour des mères qui regrettent d'avoir eu des enfants. Mais, elles existent"

Quand mariage rime avec bébé

Quand on cherche des articles à ce sujet sur Internet, le résultat est bien maigre. Pour sonder un peu plus la situation, il faut explorer les forums. Comme celui trouvé sur mariages.net. En 2015, une certaine Virginie lançait un appel de détresse à propos de ce qu’elle nomme "La pression mariage = (forcément) bébé". Un calcul encore et toujours bien ancré dans nos sociétés que l’internaute expliquait alors très bien : "Chéri et moi on se marie avant tout parce qu'on s'aime et qu'on veut concrétiser notre union "officiellement", on ne se marie pas spécialement pour faire un bébé, nous avons d'autres projets une fois mariés (…) Je ne dis pas que je ne voudrais JAMAIS de bébé mais en tout cas pas dans les 3, 4 ans à venir et ça, pas mal de gens ne veulent pas le comprendre." On pourrait se dire qu’en 2015, #MeToo et autres mouvements visant à décomplexer la parole des femmes n’avaient pas encore préparé le terrain à une telle discussion, condamnée aux archives d’un forum de site de mariage.

Sauf qu’en 2022, le sujet est remis sur la table. Et ça passe notamment par une influenceuse. Repérée en 2017 dans l’émission de télé-réalité "Secret Story", à laquelle elle participait avec son mari Noré, Kamila comptabilise des millions d’abonnés sur les réseaux sociaux. Il y a quelques semaines, la jeune femme qui a récemment accouché de son deuxième enfant, a posté une vidéo sur sa chaîne Youtube. "STOP, ça doit s’arrêter !" titre-t-elle en préambule. Et d’expliquer dans les premières minutes de sa vidéo : "On m’a énormément pointée du doigt, limite reproché - alors que c’est très grave - le fait que je ne sois pas tombée enceinte directement après mon mariage. Ce qui a engendré d’autres rumeurs." Après avoir rencontré Noré à 16 ans et s’être mariée à 20 ans, Kamila a attendu plusieurs années avant de tomber enceinte. "Pour profiter" avec son mari, martèle-t-elle comme pour se justifier. Car si elle en est arrivée à faire cette vidéo, c’est pour parler des rumeurs d'infertilité qui ont tourné à son sujet.

"On a décrété que j’étais stérile à l’âge de 22 ans parce que je n’avais toujours pas d’enfant, et que notre entourage si. (…) Je n’avais pas envie, tout simplement. Et on m’a mis une p***** de pression par rapport à ça" confie Kamila sur Youtube, encore chamboulée par cette histoire, avant de souligner l’essentiel : "Aucune femme n’a à subir ça." Aujourd’hui maman de deux enfants, l’influenceuse dénonce cette pression qui provient souvent "de l’entourage, et des personnes qui n’en font par partie." Comme elle, beaucoup de femmes, dès lors qu’elles sont en couple depuis plusieurs années, subissent cette pression insidieuse.

"Tout le monde considère qu’on va avoir des enfants ensemble"

Carla, 27 ans, est en couple depuis 6 ans et demi. Avec son compagnon, elle a récemment fait l’acquisition d’un appartement. De quoi alimenter davantage les projections de ses proches : "Tout le monde considère qu’on va avoir des enfants ensemble. Ce n’est même pas une question. On ne te demande pas si tu vas avoir des enfants, on parle de TES enfants, comme si on n’avait pas le choix." Si elle n’est pas "encore certaine" de vouloir devenir mère, Carla est régulièrement confrontée aux remarques de celles et ceux qui considèrent qu’être en couple depuis aussi longtemps - et après l’achat d’un appartement - débouche systématiquement sur la naissance d’un enfant. "Je ne me sens pas forcément capable de justifier le fait que je ne sais pas si j’en veux, que ça soulève d’autres questions. C’est quand même intime. C’est compliqué de jauger" confie-t-elle en évoquant ce "dilemme" dans lequel elle se trouve, entre l’envie de parler de ses doutes pour démonter les tabous autour du sujet, et celle de préserver son intimité.

Les réflexions sur les futurs enfants ont souvent lieu dès que l’occasion se présente, aussi anodine soit-elle, comme l’explique Carla : "On a un chat, on l’adore. Des fois, on est un peu too much avec lui, et à chaque fois les parents de mon copain nous disent : ‘Si vous êtes comme ça avec votre chat, alors qu’est-ce que ce sera avec vos enfants !’ J’ai l’impression que plus les années passent dans mon couple, plus on vieillit, et plus les gens se disent que le bébé est le next step." Pour la jeune femme, cette situation alimente même davantage ses doutes sur son désir de maternité : "Quand ça fait longtemps que t’es avec quelqu’un, tu peux ne pas être sûre que c’est la bonne personne, et ça ne regarde pas les gens. Au-delà de ça, il y a tout un tas de trucs aujourd’hui que j’essaie de déconstruire et qui viennent de mon enfance. Je me rends compte qu’un mini comportement d’adulte a un gros impact sur un enfant, et je trouve qu’on le minimise trop. C’est une telle responsabilité d’élever un humain." S’ajoute à cela une autre pression, basée sur des fondements plus patriarcaux encore : "On me dit : ‘Si vous n’en voulez pas tout de suite, c’est pas très grave pour un homme, mais pour une femme c’est plus compliqué. Un homme qui a des enfants à 40 ans, ça va.’ Ça aussi c’est dérangeant."

Alice, elle, n’a "jamais eu envie d’avoir des enfants" : "Depuis toute petite. Je n’avais même pas envie de jouer avec des poupons, je le disais déjà à mes parents. Je vais avoir 30 ans dans moins d’un mois et je n’ai toujours pas l’envie, ça a toujours été clair dans ma tête et dans mon corps aussi. Même en couple. Et plus j’avance dans l’âge, moins j’en veux." Aujourd’hui heureuse et amoureuse de celui qu’elle considère comme l’homme de sa vie, Alice se réjouit d’avoir trouvé un parfait équilibre : "On en a parlé très vite au début, j’ai tout de suite été claire. Je ne voulais pas me sentir piégée ou bloquer quelqu’un. Il n’en veut pas non plus. On est un couple très fusionnel et on a envie de vivre notre vie vraiment tous les deux." En 2021, Chloé Chaudet déclinait elle aussi cette pensée pour Yahoo après la parution de son manifeste, "J’ai décidé de ne pas être mère", dans lequel elle revenait sur son non-désir de maternité. Un témoignage important destiné à faire bouger les lignes.

Vidéo. "Il faut déconstruire le préjugé tenace d'une seule destinée féminine"

Si Alice n’éprouve "aucune réticence" à dire qu’elle ne veut pas d’enfant, et que sa famille et ses amis ne jugent pas son choix, les remarques qu’elle essuie viennent plutôt de certains collègues de boulot : "Parfois, le sujet a pu être abordé, et les gens sont choqués, ils me disent : ‘Tu verras, ça va changer !’ Ils sont persuadés à ta place de ce dont tu auras envie." Alice se souvient par exemple du jour où l’un de ses collègues de travail, "très vieille France", s’est permis un jugement qui en dit long : "Je trouve que les femmes qui ont entre 30 et 40 ans et qui n’ont pas d’enfants ont un gros souci psychologique" a-t-il lâché sans complexes. "Je lui ai dit de faire attention, se souvient Alice. Moi ça ne me gêne pas, parce que je ne veux pas d’enfant, pas parce que je n’y arrive pas. Je n’ai pas de problèmes de santé et venant de quelqu’un de fermé d’esprit ça ne me touche pas, mais ça peut blesser d’autres femmes qui ont un problème de santé ou autres. Il y a beaucoup de jugements, surtout de la part des hommes. Et toujours des gens de qui on n’est pas proches."

Des remarques déplacées qui violent l'intimité du couple

Ces réflexions, en plus de la culpabilité qu’elles font peser sur les femmes et les injonctions dont elles tirent leurs origines, s’immiscent dans le cercle intime du couple. C’est élémentaire, mais toujours nécessaire de le rappeler : le problème du jugement c’est qu’il se base sur des codes bien ancrés dans nos sociétés. Quand on demande à une femme en couple/mariée/pacsée où en est son projet bébé, non seulement on part du principe qu’elle en désire, mais on outrepasse les limites de son intimité. Yasmine* en a fait l’amère expérience. En 2020, la jeune femme célèbre son mariage avec l’homme qu’elle aime. C’est le début des questions incessantes : "Dès que je me suis mariée, mes parents, cousins, cousines, ainsi que ma belle-famille me demandaient, à chaque fois qu’ils me voyaient, où en était le projet bébé. À ce moment-là, on essayait d’en avoir, mais ça ne marchait pas, et notre couple a morflé. Ces questions ne faisaient qu’empirer la situation."

Il faudra attendre plusieurs mois d’errance médicale et psychologique pour qu'elle comprenne l’origine du problème : "On m’a diagnostiqué un SOPK (syndrome des ovaires polykystiques, une maladie hormonale, ndlr). Ça m’a soulagée... un temps. Puisqu’après ça, j’ai eu l’impression de ne pas être ‘assez bien’ aux yeux de mon mari et de nos proches, qui n’attendaient qu’une seule chose : la naissance de notre enfant. J’ai dû couper les ponts avec certains pour me protéger de cette pression et éviter d’avoir à me justifier. C'était assez douloureux comme ça." Aujourd’hui, Yasmine et son mari sont les parents d’une petite fille née en décembre dernier après des mois de traitement et d'espoir. "Je suis heureuse et épanouie, mais je reste méfiante. Dès qu’on me parle d’un deuxième enfant, je coupe directement court à la discussion. Je ne veux plus laisser personne entrer dans mon intimité" confie la jeune maman.

"Une femme qui est en couple et qui ne veut pas d’enfants, ça, c’est irrecevable"

En 2018, Myriam Levain a conté sa propre expérience dans son livre, "Et toi, tu t’y mets quand ?" aux Editions Flammarion. Une question que beaucoup de femmes en couple, ou pas, ont l’habitude d’entendre. À 35 ans et célibataire, elle décide de congeler ses ovocytes, pour tenter de déjouer la fameuse horloge biologique, et ainsi se laisser du temps, tout simplement. Dans son livre, la journaliste et autrice revient sur les grands questionnements liés à la maternité et, quatre ans plus tard, estime qu’il est "plus compliqué pour une femme en couple de ne pas vouloir d’enfants que pour une célibataire." Au gré de ses recherches et échanges avec des spécialistes, Myriam Levain a exploré cette injonction à la maternité qui pèse sur les femmes : "Une femme qui est en couple et qui ne veut pas d’enfants, ça, c’est irrecevable. Je pense qu’elles ont une pression encore pire. Au bout d’un moment, les célibataires, on arrête de les embêter. Passé 35 ans, on se dit que c’est un peu désespéré, ça devient tellement un tabou qu’on arrête de poser la question. Alors que les gens en couple on ne comprend pas. Mais c’est aussi un tabou, parce qu’on se dit qu’il y a peut-être un problème. On ne se dit jamais que, peut-être, ils n’en veulent pas" analyse-t-elle pour Yahoo.

En travaillant sur le sujet, Myriam Levain a mis en lumière ce modèle hétéro-normé dans lequel femmes et hommes sont éduqués depuis (presque) la nuit des temps et qui est difficile à remettre en question : "On ne se pose jamais la question de si on veut des enfants ou pas. L’écrasante majorité, jusqu’à 20 ans, se dit : ‘un jour je me marierai et j’aurai des enfants’." Un inconscient collectif où l’image de la femme-mère qui ne doit pas manquer à son devoir d’un jour enfanter est sacralisée : "La norme c’est un peu de se mettre en couple à 25 ans, se marier et avoir son premier enfant vers 30 ans, en gros. Tous ceux qui dépassent ce stade finissent par interroger la norme beaucoup plus que les autres. Que ce soit des célibataires ou des couples qui attendent avant d’avoir des enfants" explique Myriam Levain. Née dans les années 80, elle s’est construite en opposition à l’idée désuète selon laquelle une femme n’a comme destin unique celui de devenir mère : "Il y a un héritage culturel et historique qui fait que la parentalité est une affaire de femmes. On ne s’est pas du tout débarrassés de ça, et c’est normal, à l’échelle de l’histoire de l’Humanité, que ça n’aille pas aussi vite."

Couple et mariage ne riment pas nécessairement avec bébé. Tout comme une femme n'est plus destinée, au 21ème siècle, à devenir mère. Et c'est déjà en prenant conscience de ce schéma hétéro-normé culturel qu'il sera sans doute possible de détruire les prérequis étouffants qui s'imposent encore trop à celles et ceux qui s'aiment sans enfants.

*Pour des raisons d'anonymat, le prénom a été modifié.

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