Précarité menstruelle : éponges, gant de toilette... Par manque d'argent, les femmes improvisent des protections menstruelles

Laetitia Reboulleau
·7 min de lecture
Concept of hygienic care on period, menstrual cycle. Irregular periods problem concept
© Getty Images

Le sujet de la précarité menstruelle est constamment remis en avant par les personnes réglées, la crise sanitaire n'ayant fait qu'aggraver la situation. A tel point que, pour bon nombre de personnes précaires, s'acheter des protections menstruelles n'est pas toujours possible. Elles se retrouvent donc à improviser, avec des techniques qui sont loin d'être pratiques, ou encore moins hygiéniques.

Si vous êtes présent·e·s sur les réseaux sociaux, impossible d'être passé à côté du débat qui a eu lieu la semaine dernière. Un homme affirmait avoir trouvé la solution pour lutter contre la précarité menstruelle en brandissant un paquet de serviettes trouvées chez Lidl pour 1,39 euro affirmant que la notion de précarité menstruelle n'était qu'une "complainte supplémentaire dans la course folle à la victimisation." Le tweet, cité à plus de 7 000 reprises par des personnes réglées en colère, a suscité un véritable débat sur les "alternatives" vers lesquelles certaines doivent se tourner lorsqu'elles n'ont pas accès à des protections menstruelles.

Vidéo. Une étudiante témoigne du poids que les protections hygiéniques représentent dans son budget

En effet, selon une récente enquête réalisée par la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), l'Association nationale des étudiants sages-Femmes (ANESF) et l'Association fédérative des étudiant·e·s picto-charentais·e·s (Afep), un·e étudiant·e sur 10 (l'étude prenant évidemment en compte les personnes non-binaires et les hommes trans) a déjà été obligé·e de fabriquer soi-même ses protections menstruelles par manque de moyens.

Coton et papier toilette, une technique bien connue

Nombreux·ses sont les étudiant·e·s à avoir déjà dû improviser avec du papier toilette un jour où ils et elles s'étaient retrouvé·e·s à court de protections menstruelles, mais pour Tiphanie*, c'était une habitude durant toute sa jeunesse : "Quand j'étais enfant et ado, on était pauvres. On galérait à joindre les deux bouts, ma mère a une maladie depuis ses 20 ans. C'était vraiment compliqué pour elle certains jours de travailler. Du coup certaines fins de mois, quand mon père ne voulait pas nous aider financièrement, je devais enrouler du coton avec du papier pour remplacer les serviettes. Ce n'était pas confortable ni très efficace..."

© Twitter @la_FAGE
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Même constat pour Juliette*, lycéenne dans une famille qui rencontre de graves difficultés financières. "Quand je vois mes parents calculer le moindre centime en faisant les courses, je n'ose même pas leur dire que mes règles sont arrivées, et que j'ai besoin de protections. Je ne suis pas sûre que ma mère en utilise. J'ai testé la cup, mais je n'y arrive pas. Alors soit j'utilise du coton et du papier toilette, soit j'utilise un gant de toilette plié en deux. Au moins, c'est réutilisable, même si ce n'est pas vraiment confortable."

"Je ne compte plus les gamines qui sont venues se plaindre d'avoir des irritations, des infections urinaires", confie Mélissa, infirmière dans un lycée de la région lyonnaise. "J'ai déjà chopé deux élèves en train de fouiller les sacs de leurs copines dans un coin de la cour à la recherche de protections menstruelles, et ça fait des années que je demande à ce que les établissements dans lesquels je travaille (elle alterne entre trois lycées au cours de la semaine) mettent en place des distributeurs de protections dans les toilettes. Mais la direction a trop peur que les élèves s'en servent comme des jouets, et un directeur m'a même répondu que ce n'était pas à l'école de palier les parents défaillants ! On croit rêver."

Vidéo. La précarité menstruelle touche bien plus de Françaises qu'on ne l'imagine

"Plutôt choper une infection urinaire que de payer des tampons, au moins les soins sont remboursés"

Mathilde* fait elle aussi partie des personnes qui ont tenté la technique du papier toilette pour remplacer les serviettes. Mais ça ne suffit pas toujours. "Le deuxième jour de mes règles, je sais que j'ai un flux ultra-abondant, et que la technique du PQ dans la culotte, ça ne sert à rien dans ces cas-là. Ou alors, il faut que je puisse me rendre aux toilettes toutes les demi-heures pour être sûre de ne pas avoir de fuites."

Or, avec son job de caissière dans un magasin de bricolage, ce n'est pas possible. "Je ne peux pas fermer ma caisse tout le temps pour aller aux toilettes, et mon maigre salaire passe dans le loyer, les factures, la nourriture. Alors, plutôt que de payer des tampons, je découpe des éponges pour la vaisselle. J'ai honte, mais je n'ai pas le choix." La jeune femme a parfaitement conscience que ce n'est absolument pas hygiénique, qu'elle prend des risques pour sa santé. Elle l'assume. "Non seulement je n'ai pas le choix, mais en plus, à choisir, je préfère choper une infection urinaire plutôt que de claquer 15 balles dans des tampons tous les mois. Les consultations médicales et les médicaments, eux, sont remboursés."

Justine* n'a jamais eu besoin d'aller jusque-là, mais elle confie avoir déjà porté les mêmes protections bien au-delà des délais recommandés. Quand elle pouvait acheter des tampons, il ne fallait surtout pas gâcher. "Je les gardais vraiment longtemps, genre toute la journée, parce que je n'avais pas le choix, je n'avais rien d’autre. Avec le recul, je me dis que pour "rentabiliser" un tampon, je risquais des choses bien plus graves." Un syndrome du choc toxique, notamment.

Le confinement et les facs fermées, un enfer pour les personnes menstruées

Difficile d'imaginer devoir utiliser de tels procédés pour remplacer des protections menstruelles, mais les étudiant·e·s concerné·e·s n'ont pas le choix. 46% des sondé·e·s par l'enquête de la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), l'Association nationale des étudiants sages-Femmes (ANESF) et l'Association fédérative des étudiant·e·s picto-charentais·e·s (Afep) estiment dépenser entre 5 et 10 euros par mois en protections, un budget qui peut vite grimper quand s'ajoutent les médicaments anti-douleurs, les sous-vêtements, vêtements et draps tâchés à remplacer. Or, 10 euros, cela représente l'équivalent d'une semaine de courses pour certaines personnes, ou encore 10 repas premier prix au CROUS. Une dépense qu'ils peuvent difficilement se permettre.

Justine* comme Juliette* le confient : le premier confinement et la fermeture des facs et des écoles ont été un coup dur pour elles : "L'infirmière du lycée me dépannait régulièrement des protections, de même que mes copines", évoque la lycéenne. L'étudiante, elle, pouvait bénéficier des tampons et serviettes mis à disposition gratuitement dans les sanitaires de son université. Toutes deux redoutent particulièrement un nouveau confinement sévère qui les priverait de ces précieuses ressources. De son côté, la FAGE et son réseau proposent, notamment au sein des épiceries sociales et solidaires AGORAé, des distributions régulières de protections périodiques aux étudiant·e·s bénéficiaires. Mais ces distributions dépendent malheureusement des dons et des aides que les associations reçoivent, et qui sont largement insuffisants pour venir en aide à toutes les personnes dans le besoin.

*Les prénoms ont été changés pour garantir l'anonymat des personnes interrogées. Pour les celles et ceux qui auraient besoin de protections menstruelles, ou bien si vous souhaitez faire un don, n'hésitez pas à prendre contact avec des organismes tels que le 115 du Particulier, association d'Aide aux sans-abri et aux plus démunis, avec la Croix-Rouge, les Restos du Coeur, ou encore les épiceries solidaires.

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