Parler de sexe avec ses parents, pourquoi est-ce si tabou ?

Laetitia Reboulleau
·6 min de lecture
When the teenage girl is overwhelmed by her problems, the mother tries to give her advice and encouragement.
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Il existe différentes façons de se construire d'un point de vue sexuel. En théorie, nos parents sont les premiers à pouvoir nous renseigner à ce sujet, dans un espace connu et bienveillant. Mais parler de sexe en famille n'est pas toujours une chose facile... Pourquoi ce sujet est-il si tabou ?

"Dites, comment on fait les bébés ?" Cette question a le don d'être redoutée par de nombreux parents, car elle marque généralement le moment où le sujet de la sexualité va être abordé pour la première fois avec les enfants. Il y a ceux qui choisissent d'être honnêtes, d'autres qui préfèrent des versions édulcorées, à base de graines, d'abeilles et d'autres métaphores. Mais cette hésitation à parler de sexe avec ses enfants alors que le sujet de la conception est purement biologique prouve une chose : le sujet est toujours tabou dans les familles.

En effet, et même si la situation évolue avec les générations, de nombreux parents ont encore du mal à aborder le sujet de la sexualité avec leurs enfants, répétant sans forcément le vouloir l'attitude qu'ont pu avoir leurs propres géniteurs.

Une question de pudeur

Lily fait partie des personnes qui ont toujours eu du mal à parler de sexe avec sa famille. Et du haut de ses 30 ans, cela reste l'un des gros regrets de son adolescence. "Parler de sexe avec ma mère, ce n'était même pas envisageable. Qu'elle soit prude, je peux le comprendre, mais même sur des sujets comme la contraception ou le consentement, elle refusait de me parler. La seule chose qu'elle me disait quand j'avais rendez-vous avec un petit copain, c'était 'Surtout ne fait pas de bêtises !'. Du coup, pendant longtemps, j'ai eu cette vision biaisée de la sexualité, comme si c'était quelque chose de sage."

Cette attitude n'est pas rare, loin de là. Une étude menée en 2014 par AVG Technologies affirmait que 56% des parents appréhendaient le fait de parler de sexe avec leurs enfants. Pourquoi ? Dans une tribune écrite dans les colonnes du Monde, Maia Mazaurette évoquait le principe d'"Incestuel", une notion de psychanalyse de Paul-Claude Racamier apparue entre 1980 et 1995 qui isole et distingue une situation relationnelle que l'on retrouve typiquement en arrière plan des situations d'inceste, d'où son nom, mais pas exclusivement et pas nécessairement. "De Freud à Paul-Claude Racamier, de l’inceste à l’incestuel, on nous a pourtant prévenus. Le mystère des origines doit être respecté, sous peine de traumatisme sur douze générations. En savoir trop sur la vie sexuelle de ses parents ou de ses enfants relèverait de l’inceste moral ou du quasi-inceste", regrette-t-elle notamment dans son texte.

Pour bon nombre de personnes, le fait de ne pas parler de sexe en famille, ou tout du moins pas avec ses parents, relève d'une forme de pudeur. Combien de personnes sont-elles dégoûtées à l'idée d'imaginer leurs parents en train de faire l'amour ? Combien de parents se refusent à imaginer leurs enfants, même grands, privés de "l'innocence" associée au concept de virginité ?

Plus tard, j’aborderai avec lui explicitement le consentement et le plaisir partagé. Je veux en faire un gars bien."

Un débat essentiel à une vie sexuelle épanouie

Toutefois, la pudeur ne doit pas pour autant se transformer en verrou total face aux questions des plus jeunes. Ne pas vouloir évoquer les pratiques, c'est une chose, mais il est des sujets essentiels à évoquer, tels que la contraception, évidemment, mais aussi la notion de respect, de consentement, et de plaisir partagé. Un discours auquel Alexandre a eu droit pendant sa jeunesse, et qu'il compte bien répéter à ses enfants. "À la maison on en parlait assez librement, ça n’a jamais été un tabou ou quelque chose de gênant. Je m’en suis rendu compte quand je compare à la famille de ma femme par exemple, où c’est complètement tabou. Ils n’en parlent pas et quand ils en parlent c’est pour des grandes mises en garde. Du coup moi j’ai grandi sans que ça soit un complexe ou quoi que ce soit. Et quand j’avais des questions, je les posais."

Aujourd'hui âgé de 40 ans et père de famille, il espère pouvoir transmettre cette même ouverture d'esprit à son enfant : "J’ai un fils qui va avoir neuf ans et je suis prêt à lui répondre quand il posera ses premières questions. En attendant, je fais gaffe en abordant indirectement le consentement, l’égalité des sexes et les questions de genre. Et plus tard, j’aborderai avec lui explicitement le consentement et le plaisir partagé. Je veux en faire un gars bien."

Julie, elle, entretient une relation similaire avec sa mère, qui lui tient beaucoup à coeur. "Ma maman est docteure en pharmacologie à la base et elle a eu un passif comme prof de SVT. Du coup, quand ça a été mon tour d'avoir des cours de SVT, on s'est mises à en parler de façon plutôt ouverte et adaptée à mon âge", raconte-t-elle. Une complicité qui lui a permis d'aborder des sujets parfois compliqués : "Quand j'ai eu des problèmes de douleurs pendant l'acte, c'était rassurant de savoir que je pouvais en parler avec ma mère."

De l'importance d'une éducation sexuelle à l'école

Le sujet de l'éducation sexuelle reste encore tabou pour bien des personnes, bien des familles. C'est la raison pour laquelle il est essentiel que le sujet soit abordé également dans le cadre de la scolarité, et ce, dès le collège. Mais surtout, que cette discussion soit faite dans un cadre ouvert, et équitable entre les filles et les garçons, afin de rappeler à tous que le plaisir, le respect et la protection ne sont pas l'affaire que des uns ou des autres.

"En seconde, on n'a pas eu droit aux cours d'éducation sexuelle", reproche Pierre, aujourd'hui âgé de 18 ans. "Dans mon lycée, c'était réservé exclusivement aux nanas ! Dans un établissement public en 2018, j'avais trouvé ça complètement choquant, et encore plus quand mes copines m'ont raconté le discours qu'on leur avait tenu. D'après l'éducatrice, la contraception était uniquement une affaire de femmes, le plaisir et le consentement n'était pas évoqué... Elle a même dit que les lesbiennes ne pouvaient pas attraper de MST ! Moi qui ai toujours été très ouvert sur la sexualité avec mon père et ma grande soeur, j'étais scandalisé."

L'éducation sexuelle n'est en effet pas considérée comme une vraie matière, plutôt comme un complément aux cours de SVT sur la reproduction, et propose un enseignement très hétéro-centré, qui fait l'impasse sur des facteurs essentiels, que ce soit les différents types de sexualité ou l'importance du respect des envies et des limites des uns et des autres. Seulement voilà, de nombreuses personnes s'opposent à ce que la sexualité soit enseignée au collège, ou même au lycée. Pour les plus puritains, cela reviendrait à encourager les jeunes à avoir des relations sexuelles sans attendre. Il est donc grand temps de revoir les bases de ce sujet, et de briser les tabous qui l'entourent.

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