Single Day : "J’ai l’impression d’être maudit en fait"

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Faire des rencontres, trouver l'amour, fonder une famille... Les célibataires ont tendance à se mettre une pression d'enfer pour répondre aux injonctions à être en couple de notre société. Mais la journée internationale des célibataires, qui a lieu le 11 novembre 2021, est l'occasion de se pencher sur un phénomène de plus en plus prononcé : la "dating fatigue". Un épuisement face aux rencontres qui ne mènent à rien, et qui touche de plus en plus de personnes.

Les relations de couple seraient-elles en train de devenir marginales ? À en croire le dernier sondage de l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), 10 millions de personnes vivent seules en France, soit une personne sur 7. Le nombre de célibataires a ainsi plus que doublé en trente ans. Pourtant, il existe plus que jamais des moyens de faire des rencontres : sorties classiques, speed dating, sites et applications... Le choix est large. Mais ce choix représente une pression de plus pour les célibataires, qui se posent une question : pourquoi est-ce que je n'arrive pas à trouver l'amour ?

Les célibataires sont épuisés

Face aux injonctions que subissent les personnes célibataires dans notre société où tout tourne autour du couple, ces dernières enchaînent pourtant les discussions et les rencontres. À tel point qu'elles sont fatiguées, épuisées même. L'impression qu'elles vont rester célibataires pour toujours et la lassitude qu'elles éprouvent à faire des rencontres qui ne mènent à rien porte un nom : la fatigue du dating, ou dating fatigue. Ce phénomène, Judith Duportail y a consacré un livre, Dating Fatigue, Amours et solitudes dans les années (20)20, aux Éditions de L'Observatoire. Elle y raconte son ressenti et ses constatations face à la jungle des rencontres : "Je me suis retrouvée à un moment de ma vie où je me suis demandé comment j’allais faire pour ne pas devenir aigrie, vu l’état des relations et de la drague. J’avais aussi envie de dénoncer et de partager le mal que m’avaient fait les apps", confiait-elle au Parisien. "Ça abîme de recevoir des insultes parce que t’as pas répondu tout de suite à un message. Ça abîme de voir qu’un mec t’a "unmatché" alors que tu rentres d’un date qui s’est super bien passé et que tu ne comprends pas pourquoi."

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Cette constatation est partagée par Louisa Amara, créatrice du podcast Single Jungle, qui décortique les rencontres amoureuses et le célibat. "Le taux de désinstallation des applis de rencontre est assez incroyable, mais on ne les désinstalle pas parce qu'on a rencontré quelqu'un, et que c'est super. On le fait parce qu'on y est plus agressée qu'autre chose, que les notifications nous agacent, et parce qu'on y perd un temps fou à faire le tri. Le ratio temps passé, énergie consacrées et discussions, pour avoir des rencontres concluantes est vraiment merdique. Et Judith Duportail le dit très bien dans son livre : ça nous abîme. Ça nous égratigne le cœur, et l'estime de soi." La podcasteuse n'a pas tort : selon un sondage Happn mené en 2021, un célibataire sur deux a déjà supprimé une application de rencontre sur un coup de tête.

Une charge mentale supplémentaire pour les femmes célibataires

Célibataire depuis maintenant 6 ans, Louisa estime que les femmes sont plus concernées par cette fatigue des rencontres, "parce qu'elles subissent énormément de micro-agressions (racistes, sexistes, grossophobes...), mais aussi parce qu'elles sont bombardées de messages, en particulier si elles répondent aux critères de beauté classiques de la société. Et puis tout simplement parce que les femmes subissent nettement plus la pression de rencontrer quelqu'un et d'être en couple que les hommes." Preuve en est la célébration annuelle des Catherinettes, ces femmes de plus de 25 ans qui n'ont toujours pas la bague au doigt. "Résultat, on va être plus actives pour répondre à ces injonctions à se mettre en couple, pour être considérées comme "épanouies". Donc tu fais ton maximum pour trouver quelqu'un sur les applis, et cet échec, tu le prends en pleine gueule. C'est épuisant. Une charge mentale de plus pour les femmes.

Résultat : malgré leurs belles promesses de ne plus mettre le nez sur Tinder, Bumble ou Happn, elles finissent par craquer et retélécharger les applications. "Pourquoi ? Parce que malheureusement, elles sont devenues incontournables, et on a pas beaucoup d'autres moyens de faire des rencontres." Il faut dire que les femmes ne sont pas avantagées à ce niveau. N'en déplaise aux chiffres qui estiment qu'il est impossible pour certains hommes de trouver l'amour, dans la plupart des grandes villes, et à commencer par la région parisienne, il y a plus de femmes célibataires que d'hommes en quête d'amour.

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La dating fatigue se ressent à bien des niveaux

Lors de notre appel à témoin concernant cet épuisement des célibataires, ce ne sont pas des dizaines, mais des centaines de concerné·e·s qui se sont manifesté·e·s. Leurs témoignages sont tous différents, mais avec cette fatigue et cette lassitude en fil rouge. "J'ai l'impression d'enchaîner les entretiens d'embauche", soupire Marie. "L'énergie qu'on déploie, les déceptions... J'en finis par me dire parfois que je n'ai pas envie de concrétiser les rencontres, et que je devrais avoir le droit de rester à la maison toute seule. Résultat : je n'ouvre plus mes applis de rencontre, car l'énergie qui semble nécessaire pour le faire me paraît insurmontable actuellement." Même constatation chez Anne-Laure qui l'affirme : "C'est chronophage et hyper prenant de s'investir pour rechercher, entamer une conversation, gérer ses traumas pour ne pas rester bloquée. Tout ça pour que souvent, ça ne mène pas à grand-chose. Des dates, connaître l'autre, interpréter son comportement. Surtout que les hommes ne savent pas communiquer, c'est hyper compliqué."

Résultat, régulièrement, elle décide de faire la grève des applis. "Tous les 6 mois à peu près, je me dis que j'en ai marre. Puis je retourne sur les applis 3 semaines, je me dis que c'est nul et je recommence quelques mois après, en étant systématiquement déçue. On dirait que les célibataires de la vraie vie ne sont pas sur ces applis." Un état d'esprit bien résumé par Céline : "J'en ai marre d'essayer et je m'avoue un peu vaincue d'avance."

Les hommes ne sont pas en reste

S'ils sont statistiquement moins concernés par cet épuisement, certains hommes ressentent malgré tout cette fatigue face aux tentatives de relation qui ne mènent à rien. La preuve avec le témoignage d'Anthony : "C’est devenu en quelque sorte blasant en fait de se dire qu’à chaque fois je tombe toujours sur le même type de profil de nana", regrette-t-il. "C’est éprouvant de se dire qu’on doit encore et toujours recommencer les étapes, j’ai l’impression d’être maudit en fait. Je ne tombe que sur des femmes qui ne veulent pas s'engager, et j'ignore pourquoi."

Sébastien a un ressenti similaire, à tel point qu'il compare aujourd'hui les sites de rencontre à un jeu de hasard : "Après mûre réflexion, je vois ces sites de rencontres comme des machines à sous. On y joue de manière compulsive, appâté par un gain totalement irrationnel, mais pour perdre systématiquement, à d'infimes exceptions. Seul le casino gagne vraiment." Ce célibataire affirme avoir "fermé son compte Tinder "hier", après une nouvelle déception." "J'ai par nature profonde beaucoup de mal avec la médiocrité dans les rapports humains. Et l'image que je me fais de la femme après plusieurs mois de pratique s'en trouve violemment écornée, je préfère arrêter les frais."

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Des mécanismes de protection

Face à cette lassitude et cette impression de se faire toujours avoir dans la grande loterie des rencontres amoureuses, comment réagir ? En se protégeant un maximum, explique la créatrice de Single Jungle, même si évidemment cela ne marche pas à tous les coups. "J'ai mes questions filtre, tous les mecs à qui je parle y ont droit, et je suis bien contente d'avoir mis ça en place. "Est-ce que t'es vacciné ? Qu'est-ce que tu recherches ? Est-ce que tu as déjà fait des rencontres avec des personnes rondes ?", pour éviter la grossophobie, aussi. D'ailleurs, je n'hésite pas à poser les mêmes questions plusieurs fois, avec des formulations différentes, pour voir si les réponses sont constantes. Et puis, il y a le premier date, et là, ça passe ou ça casse. Et souvent, ça casse parce que les mecs ne sont pas à l'écoute, ils veulent qu'on les écoute. Malheureusement, le fait de faire le tri n'empêche pas de tomber sur des losers."

Comme elle, de plus en plus de personnes utilisent cette technique. "Je pose directement les questions qui fâchent", affirme Marie. "La question des enfants, du féminisme...", liste-t-elle. "Ça permet de faire un sacré tri." Même chose chez Anne-Laure qui refuse de s'engager avec des personnes opposées aux droits LGBTQIA+, ou avec une personne qui porte des jugements sur son travail. Sébastien, lui, a opté pour une autre méthode : "J'ai fini par tout axer sur un profil privilégiant totalement l'intellect, pour faire un violent tri de départ, pas par moi, mais par les femmes elles-mêmes. Il faut du répondant et du fond pour matcher mon profil." Malheureusement pour lui : "Mais rien n'y fait. On reste dans un modèle de pure consommation sans vergogne, et très peu de dignité et de respect de l'autre. Je pense que ce modèle de rencontre est vicié dès le départ." Un triste constat, mais qui résume bien la situation de bon nombre de célibataires : l'impression de se trouver dans un panier de crabes dont ils et elles ne savent comment sortir.

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