Twitter, ou quand être féministe devient une cause de harcèlement

Elles se surnomment Buffy Mars, Aleeshay, Doux Bidoux… Et bien d’autres, protégées derrière des pseudos ou affichant leur vrai nom. Sur Twitter, les féministes sont nombreuses. Elles expriment leurs opinions, s’engagent pour les droits des femmes. Elles parlent de “manspreading”, “mansplaning”, “manterrupting”, mais aussi d’acceptation de soi, de briser le tabou des règles. Demandent que l’on arrête de banaliser le viol ou le harcèlement de rue. Et cela suffit, visiblement, à justifier un harcèlement quasi quotidien de la part de certains internautes. A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, elles dénoncent.

Maisie Williams dans le film sur le harcèlement en ligne Cyberbully. © Channel 4
Maisie Williams dans le film sur le harcèlement en ligne Cyberbully. © Channel 4

“Vous avez conscience que, en écrivant cet article, vous risquez également de subir du harcèlement ?” Cette mise en garde, nous l’avons reçue de la part de presque toutes les femmes qui ont accepté de témoigner pour cet article. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles sont nombreuses. En quelques minutes, un simple appel à témoin lancé sur Twitter a permis de recueillir des dizaines de témoignages. Preuve que, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire, le harcèlement en ligne à l’encontre des féministes n’est pas rare. Loin de là.

Ces derniers temps, il faut dire que ce harcèlement a défrayé la chronique. Impossible par exemple de ne pas évoquer l’histoire de Buffy Mars. Cette jeune femme a dénoncé l’utilisation abusive de ses données, un employé d’une compagnie qui a utilisé son numéro de portable, confié dans le cadre d’une installation, pour tenter de la séduire. Buffy a raconté l’histoire sur Twitter, et a été insultée, accusée de sur-réagir, de vouloir causer son renvoi.

Ou encore, l’histoire de Marie Kirschen. Le tort de notre consoeur, qui officie chez BuzzFeed France ? Avoir dénoncé le fait que les poches des pantalons des femmes sont toujours minuscules, voire inexistantes. Toutes deux, et bien d’autres, ont reçu des flots d’insultes, de menaces de violences, de viol ou même de meurtre sur les réseaux sociaux.

Quand un simple tweet suffit à mettre le feu aux poudres

Bien souvent, il ne faut qu’un tweet un tant soit peu féministe pour déclencher une avalanche de commentaires désobligeants, d’insultes et de menaces. C’est ce que rappelle Chloé* : “Les féministes ont tendance à utiliser certains mots clés ce qui permet très vite aux anti-féministes de nous trouver.” Dès lors, ces harceleurs n’hésitent pas à rameuter leurs troupes, avec un objectif très clair : noyer la personne prise pour cible sous un flot d’attaque.

Plusieurs féministes victimes de harcèlement n’hésitent pas à pointer du doigt un forum, le tristement célèbre “18-25” de JeuxVideo.com. Là-bas, les “Kheys” se réunissent pour lancer ce qu’ils appellent des “raids” à l’encontre de leurs cibles. Et malgré le travail des modérateurs du site, la réactivité des membres permet aux cyber-bullys de se rassembler à toute vitesse pour mener des actions qui visent “à mettre les féministes en PLS” (expression régulièrement reprise dans le forum).

Chloé évoque d’abord “des insultes et des menaces”. Puis, certaines personnes ont réussi à mettre la main sur ses données personnelles : “nom, prénom, lieu d’études, adresse, numéro de téléphone, nom des membres de ma famille“… Ses photos Facebook, notamment, ont été utilisées dans des montages. Une technique dont a également été victime Aleeshay : “On prend mes photos, on fait des montages ridicules avec des hamburgers, on m’insulte de tous les noms… Sur le moment j’en rigole, je pense que ça ne me fait rien, mais comme je n’arrive plus à laisser de photos de moi ce n’est visiblement pas le cas“.

Des conséquences dramatiques

Le cyber-harcèlement est courant, donc, et pourtant, ce n’est pas un sujet à prendre à la légère. Combien de personnes ont-elles tenté de (et réussi à) se suicider à cause de ces brutes cachées derrière l’anonymat d’internet ? Parmi les témoignages recueillis, certaines femmes confient avoir déjà pensé au pire. Marie* a accepté de se confier sur les conséquences de ces attaques : “Dans des messages privés, on m’envoyait des pénis en érection avec une photo de moi tirée de mon Facebook. J’ai fait une lourde dépression, fermé mon compte Facebook, changé de pseudo.” Aujourd’hui, Marie va mieux, elle a réussi à se reconstruire. Et comme beaucoup, elle pointe du doigt l’important soutient de la communauté féministe sur les réseaux sociaux. “Heureusement que cette communauté est présente“, affirme Acacia_prominen, soutenue par Lily* : “Après avoir été harcelée, j’ai reçu de nombreux messages de soutien d’autres femmes, j’ai compris que je n’étais pas seule. C’est à ça que je me suis raccroché pour ne pas envisager le pire“.

Les féministes répondent présentes pour se soutenir, et c’est tant mieux, car leurs adversaires sont également bien préparés. Depuis plusieurs jours, des membres du forum 18-25 préparent une vague d’attaques pour le 8 mars, dans un topic du forum, aujourd’hui modéré et fermé. Aleeshay en a déjà été victime, de même que bien d’autres femmes.

Comment lutter ?

C’est la grande question qui revient face à ses nombreux cas de harcèlement en ligne. Que peut-on faire ? Certaines femmes décident de répondre aux commentaires, d’autres de les ignorer, de passer leurs comptes en privé, de changer leurs noms pour fuir le harcèlement. Bien sûr, sur Twitter, on peut bloquer, masquer et signaler les comptes qui pratiquent le cyber-harcèlement… Mais cela ne sert pas forcément à grand chose, car les harceleurs reviennent à la charge avec de nouveaux comptes.

On peut signaler les messages sur Pharos ou Twitter, explique Aleeshay. Mais ça ne donne généralement pas grand chose. Je crois que ça n’est arrivé qu’une seule fois qu’un compte soit obligé de supprimer un tweet. Et ce n’est pas suffisant selon moi”. Mais une chose est sûre, à l’instar des affirmations d’Acacia_prominen, les femmes ne comptent pas changer leur façon d’être pour éviter ce harcèlement : “Il est hors de question que ce soit moi qui change ma manière de faire fasse à eux“.

BON A SAVOIR : comment dénoncer le cyber-harcèlement ?

Chaque réseau social possède une plateforme qui permet de dénoncer les attaques et le harcèlement en ligne. Si vous êtes témoin d’une forme de harcèlement, vous pouvez également la signaler sur le site officiel www.internet-signalement.gouv.fr. Si vous êtes vous-même victime de harcèlement, vous pouvez contacter Net Ecoute au géré par l’association E-Enfance, au 0800 200 000.

* Par peur de représailles ou de harcèlement, plusieurs femmes ont tenu à témoigner de façon anonyme. Leurs prénoms ont donc été modifiés.

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